Thierry Crouzet

CPE

Dans Le peuple des connecteurs, j’essaie de montrer que les gouvernements que nous connaissons ne peuvent prévoir les conséquences de leurs actes, donc qu’ils ne peuvent savoir si leurs mesures auront des effets positifs ou négatifs. En conséquence, il ne sert à rien de manifester contre ces gouvernements impuissants. Même s’ils entendent les revendications, ils seront incapables de prendre des mesures qui en tiendront compte. Bien sûr, ils pourront essayer, mais cette bonne volonté ne changera rien au final : la complexité ne se contrôle pas.

De ma position de connecteur, je ne comprends donc pas pourquoi les jeunes manifestent contre le CPE (Contrat Premier Emploi). Peu importe que cette mesure soit bonne ou mauvaise, personne n’est capable de le savoir. Les hommes politiques des deux camps nous font croire qu’ils savent mais ils ne savent rien, car ce savoir est inaccessible.

Manifester, c’est donc perdre du temps en cautionnant des simagrées politiques d’un autre temps. Ou c’est, tout au plus, exprimer son désaccord. Mais désaccord sur quoi ? Comme il ne peut y avoir de désaccord sur la mesure dont personne ne peut démontrer objectivement si elle est bonne ou mauvaise, il reste deux désaccords possibles.

  1. Désaccord sur les hommes. Nous ne vous aimons pas, nous préférons vos adversaires. Est-ce comme ça que nous changerons le monde ? Je ne crois pas.
  2. Désaccord sur la vie que nous vivons et sur les rêves que vous nous offrez. Ça me paraît plus intéressant. Mais pourquoi attendre de gouvernements impuissants des solutions miraculeuses alors qu’il suffit de vivre en homme libre et, chacun pour soi, chacun tous ensemble, inventer l’avenir. C’est le choix des connecteurs. Ils se moquent des gouvernements de gauche ou de droite, et même du centre. Ils agissent librement.

Je vois encore une raison, plus évidente, pour ne pas manifester contre un CPE qui fragiliserait l’emploi. Dans une société hypercomplexe, dont la vitesse d’évolution est exponentielle, il ne peut plus y avoir d’emplois stables, comme il ne peut plus y avoir de connaissances stables. Les jeunes croient sans doute que cette stabilité est possible parce qu’ils vivent dans un système éducatif en apparence stable, mais ce système s’est coupé de la réalité.

L’évolution accélérée des technologies, et en conséquence de la société, nous pousse à nous remettre en cause perpétuellement. Au cours de ces bouleversements, notre vie connait des hauts et des bas. Les connecteurs les apprécient car la vie prend toute sa saveur dans le changement.

PS1 : Je ne sais pas si le CPE est une bonne ou mauvaise mesure mais s’il était mis en application il forcerait des jeunes à rencontrer des patrons, donc à établir de nouvelles connexions. Le CPE a ce mérite mais je crois que les mesures qui l’ont précédé aidaient aussi à nouer des contacts. Il faudrait les comparer en termes de connexions et non de création d’emplois ! Mais les jeunes ont-ils besoin de mesures pour taper aux portes des entreprises ou pour se lancer tout droit dans le business ? C’est peut-être ça la vraie question. À force de dire qu’il faut des mesures, les gens attendent des mesures et ne font rien en attendant.

PS2 : C’est sûr que le CPE aura une influence. Il a déjà celle de mettre en pétard les jeunes. Qui peut donc oser prévoir les autres conséquences du CPE ? Le gouvernement, l’opposition, les manifestants ? Non, personne, voilà pourquoi nous devons apprendre à penser différemment, surtout en tenant compte des dernières avancées scientifiques dans le domaine de la complexité. Il est louable de vouloir aider les jeunes mais, à mon sens, la solution est d’aller vers une société plus décentralisée où nous serons plus responsables. Je crois que chaque nouvelle mesure instaurée par le gouvernement nous rend moins responsable, le CPE comme les limitations de vitesse.

PS3 : Nous devons maximiser nos libertés, celles des employés comme des patrons. Dans la logique des connecteurs, les CDI n’ont aucun sens. Le travail doit être repensé comme un échange de services entre des hommes libres. Je ne travaille pas pour un patron mais pour mes clients. Tous les gens qui travaillent à distance, tous les travailleurs indépendants, sont déjà habitués à cette gymnastique. Je pense qu’elle devra se généraliser, que les jeunes devront partir dans la vie avec cette idée d’échange de services et non d’emploi à vie. Le licenciement perdra toute signification puisque nous aurons tous plusieurs clients. Notre sécurité sera garantie par notre interconnexion.

PS4 : Pour moi, le CPE est une mesure comme une autre, je dis à son sujet ce que je dirai au sujet de n’importe quelle autre mesure. Que cette mesure plaise à certains et déplaisent à d’autres n’est pas vraiment notre problème puisque ni les uns ni les autres ne peuvent démontrer son efficacité ou son inefficacité. Cette assurance des uns et des autres me rend un peu fou, tout ces débats autour de rien. Je crois qu’on peut sortir de cette impasse en imaginant des solutions vraiment nouvelles, pas en faisant du replâtrage.

Au dix-neuvième siècle, les travailleurs n’étaient pas libres comme nous le sommes aujourd’hui. Notre situation est, j’espère, totalement différente. Quand à la stabilité, peu importe qu’elle ait existé ou non, aujourd’hui elle devient presque impensable ay regard de la vitesse à laquelle la technologie et nos connaissances progressent.

Les jeunes doivent se préparer à des changements constants. Une fois prestataires de services pour d’autres prestataires de services, la notion de travail est bouleversée. Être licencié n’a plus aucun sens puisque chacun est son propre patron. Je fais un peu de politique fiction, mais l’avenir me paraît tout tracé. C’est d’ailleurs de plus en plus de cette façon que s’organise le business, notamment avec l’outsourcing.

Je crois que le travail salarié deviendra de plus en plus marginal (et ce sera un progrès social, un pas de plus vers la liberté). Ce mode de travail correspondra à une certaine époque de l’histoire des hommes. Il n’a pas toujours existé et n’existera pas toujours. C’est peut-être difficile à imaginer, mais rien ne subsiste longtemps inchangé. Voilà pourquoi je dis dans mon livre que la théorie de l’évolution est la religion des connecteurs.

PS5 : Manifester me paraît une bonne chose… tant qu’on n’attend rien du gouvernement, ou du patronna, ou de je ne sais qui. Manifester de cette façon, à la révolutionnaire, c’est une façon de se retrouver et de crier qu’on veut inventer un nouveau monde et qu’on va le faire. Mais je ne suis pas sûr que beaucoup de gens en ce moment descendent dans la rue avec ces idées en tête. Les regards me paraissent trop tournés en arrière (vers la préservation des acquis).

PS6 : L’auto-organisation ne se contrôle pas. Il ne faut pas attendre d’elle des résultats précis, il faut lui laisser du temps et prendre ce qui émerge et paraît intéressant.