Thierry Crouzet

Dans l’air du temps

Les découvertes au sujet des réseaux n’ont pas 20 ou 30 ans, mais moins de 10 ans, en tout cas les découvertes fondamentales de Strogatz, Watts et Barabási. Ces scientifiques avaient tout d’abord besoin un champ expérimental. Pour tester leurs idées, il leur fallait qu’internet deviennent le réseau planétaire que nous connaissons.

Pour l’auto-organisation, on peut remonter un peu plus loin dans le temps. Dans mon livre, je fais un historique assez détaillé. Mais nous n’avons vraiment compris l’auto-organisation que grâce aux simulations qui se multiplient depuis une vingtaine d’années. Quand je dis compris, c’est beaucoup exagérer. Si nous comprenons les merveilleuses possibilités de l’auto-organisation, il nous reste à les exploiter.

Les connecteurs sont-ils des mystiques ? Là encore, je développe ce thème dans le livre et je précise aussi que je suis un fervent athée. Donc, pour moi, nous nous connectons entre nous (c’est déjà pas mal) et non avec des entités imaginaires ou une quelconque énergie vitale. Je ne rejette pas, en revanche, une éventuelle intelligence collective qui pourrait émerger de nos interconnexions (ou de celle des machines).

Quant aux commentateurs qui s’expriment sur mon blog, je crois qu’ils ont raison de donner leur point de vue. Ils n’utilisent pas les mêmes mots que moi mais je ne peux pas leur en vouloir, car assez souvent nous nous rejoignons sur les conclusions.

Maintenant le réseau est-il une forme d’organisation idéale ? J’ai tendance à faire confiance à l’évolution. Tout d’abord, elle m’a inventé, il fallait le faire ! Et comme nous découvrons qu’elle utilise partout des réseaux et non pas des systèmes hiérarchiques, je me dis qu’elle n’a pas tout faux. Les systèmes hiérarchiques sont trop fragiles pour elle. Nous les avons abondamment utilisés car ils sont simples, ils nécessitent une faible intelligence. En revanche, les systèmes complexes, dont les réseaux, échappent très vite à notre entendement. Nous ne pouvons pas les dessiner pas à pas (comme nous n’avons pas dessiné internet). Nous devons les laisser émerger.

Sont-ils idéaux ? Je ne sais pas si cette question a du sens. Je pense qu’ils sont souvent mieux adaptés que les systèmes hiérarchiques. Un jour, nous découvrirons encore mieux.

L’organisation de la société en réseaux impliquera-t-elle la paix éternelle ? Non. Al Qaïda est un merveilleux réseau. Des réseaux pourront entrer en conflit. Et les gens qui forment ces réseaux pourront continuer à se disputer. Ces réseaux étant étendu à la planète, les conflits de l’avenir ressembleront sans doute à des guerres civiles (les nations n’ayant plus de sens dans un monde de réseaux).

Parenthèse. Les réseaux que j’imagine ne rassembleront pas quelques amis. Pour qu’ils puissent engendrer des structures émergentes, ils devront interconnecter des dizaines de millier d’hommes, et sans doute des millions.

Quant à la distribution des ressources, nous n’avons pas besoin d’un État pour cela. Internet dispose d’énormes ressources (bande passante, capacité de stockage, puissance de calcul…) sans que les États dirigent tout cela (ils aimeraient, c’est tout). Les États peuvent participer, comme les entreprises, comme les individus.

Pour l’énergie, nous pouvons imaginer la même chose (et ça commence d’ailleurs). Tout le monde deviendra consommateur et producteur. Je place des panneaux solaires sur mon toit et je peux revendre mes surplus d’énergie. Voilà la future société des connecteurs.

D’autres infrastructures qui paraissent réservées aux États seront-elles aussi à la portée des réseaux. Quand deux serveurs internet veulent communiquer plus vite, nous ajoutons de la fibre optique. Nous pourrons faire de même pour les routes. Toute la difficulté sera de passer du mode actuel au mode collaboratif d’internet.