Thierry Crouzet

Je ne crois pas au consensus

Comme l’a évoqué Dilbert, je ne crois pas qu’un programme politique commun soit possible. Aujourd’hui, nous pouvons écrire un programme à plusieurs, mais ce n’est pas pour autant que ce programme aura un quelconque intérêt. Je crois toujours à notre génie individuel. Un auteur doit s’engager, un politicien doit s’engager, un citoyen aussi. Il doit lancer ses créations sur la scène et voir comment elles survivent au jeu de l’évolution.

L’expérience du livre collectif est intéressante mais, à mon sens, le résultat ne peut qu’être plat, impersonnel, et c’est le personnel qui fait le charme et la profondeur d’un livre, non pas uniquement les thèses exposées. La neutralité universitaire fonctionne pour une encyclopédie comme wikipedia mais pas pour exprimer une vision politique, encore moins une vision poétique. Quand je lis un texte, je vais à la rencontre d’un auteur, non seulement à la rencontre de ses idées.

Cette vision individualiste ne contredit pas les thèses exposées dans Le peuple des connecteurs. Nous avons chacun notre vision du monde, notre façon de vivre, de nous y épanouir. Ces façons interagissent, s’influencent, se déforment… Éventuellement, par auto-organisation, des structures qui dépassent nos individualités apparaissent. En aucun cas, ces structures ne peuvent être décidées a priori. Nous pouvons constater que nous vivons selon tel programme politique mais non écrire un programme et nous y coller. Pour moi, la politique globale émerge des millions de politiques individuelles. Nous n’avons pas besoin d’écrire un programme pour tous.

Encore une fois, je semble me contredire : j’ai conseillé à Nekkaz de créer un wiki afin d’élaborer un programme politique collaboratif. Je songeais juste à un système pour faire remonter des idées, les faire s’affronter dans une sorte de sélection naturelle pour que les plus fécondes survivent et en engendre de nouvelles. Ce sera alors à Nekkaz de les mettre en forme, d’en faire un programme. Le wiki serait un laboratoire, une soupe primordiale.

Aujourd’hui, un programme politique décrit une méthode pour atteindre un but, pour aboutir à un monde qui correspond à une vision. Pour un monde sans chômage, il faut faire ça puis ça puis ça. Il me semble qu’il faut tout renverser. Une vision doit pousser les citoyens à inventer une société en accord avec cette vision. Au quotidien, ils écriront eux-mêmes la méthode, le programme politique. Ils en seront les créateurs, ce sera une vraie œuvre collective. Tim Berner Lee a donné sa vision du web, il nous a laissé inventer le web. Le pouvoir doit revenir aux citoyens. Les partis politiques doivent l’abandonner car ils sont incompétents.

Un programme doit donc être présenté comme la vision d’un homme, comme un roman est présenté comme l’œuvre d’un écrivain. Cette vision ne peut être consensuelle, en revanche, elle peut être enthousiasmante. Elle peut provoquer une réaction qui se propagera d’individu en individu, puis se consolidera, puis remontera, puis apparaîtra après coup comme une politique. Cette politique sera alors émergente.

Nekkaz, ou un autre, pourrait dire : « Redevenez les acteurs de vos vies… » Ça c’est une vision. Quelle sera la politique qui émergera de cette vision personne ne peut le dire. Elle sera néanmoins une politique, une politique au-delà de l’intelligence d’un seul homme, ou même d’un parti.

La stratégie du programme politique a priori m’apparaît donc dictatoriale. Elle suppose que la méthode marchera, que nous nous y plierons, elle parie sur l’avenir, elle joue avec nos vies. Ça ne me plait pas. Nous vivons dans une société imprévisible, nous devons l’admettre, en conséquence n’accepter que les visions des hommes politiques, les prendre comme des incitations au travail.