Thierry Crouzet

Croissance illusoire

Nos sociétés capitalistes évaluent leur santé en mesurant le taux de croissance de leur PIB (Produit Intérieur Brut), en anglais GDP (Gross Domestic Product). Comme le montre la courbe en gris clair, la croissance est au rendez-vous depuis 50 ans, tout va donc pour le mieux, le capitalisme fonctionne à la perfection. Pourquoi alors ne sommes-nous pas plus heureux ?

 

Quand nous râlons et disons que plus rien ne va, les politiciens et les économistes nous montrent la courbe du PIB. « Vous devriez être plus optimistes, disent-ils. Nous sommes en croissance régulière. » Mais personne n’est dupe. Cette courbe du PIB ne mesure pas du tout le bonheur. Elle est même totalement déconnectée de la réalité telle que nous la vivons. Il y a donc quelque chose qui cloche.

Le capitalisme ne s’est-il pas enfermé dans un dogme ? Pourquoi prendre le PIB comme étalon ? N’est-ce pas un indice arbitraire ? Depuis quelques années, des économistes remettent en cause cet indice. Leur raisonnement est simple. Quand un industriel fabrique de nouveaux produits, il crée de la richesse. Jusque là, tout est normal. Le PIB augmente.

Mais si cet industriel pollue une rivière, ce n’est pas grave, en tout cas pas pour le PIB qui n’en tient pas compte. Plus étrange, si un autre industriel dépollue de la rivière, il crée à son tour de la richesse. Et le PIB progresse encore ! Là, c’est totalement absurde. La pollution et la dépollution devraient au contraire s’annuler. Or, elles se cumulent. Le PIB gagne à tous les coups.

Cet indice cautionne en fait un vol à l’échelle planétaire. Selon lui, quand un industriel extrait des ressources naturelles du sous-sol, il crée de la richesse. Mais c’est tout le contraire qui se produit. L’industriel s’est enrichit mais la planète, elle, s’est appauvri. Au mieux, le bilan de l’opération est nul, et bien souvent il est négatif. Un capitalisme qui ne juge que par le PIB vit perpétuellement à crédit. Il emprunte à la planète, un emprunt à fond perdu car il ne sera jamais remboursé.

Des organismes comme Redefining Progress ont alors essayé de définir de nouveaux indices, plus respectueux de la nature et aussi plus en phase avec nos états d’âmes. En comptabilisant comme des moins la pollution, la criminalité, le pillage des ressources naturelles… ils aboutissent à des courbes qui parlent d’elles-mêmes. Par exemple, l’évolution du GPI (Genuine Progress Indicator) montre que la croissance s’est arrêtée depuis 1975 ! Il n’est alors pas étonnant que beaucoup de gens soient moroses. Un changement de perspective suffit à démontrer que les apôtres du capitalisme nous mentent. Ils veulent à tout prix nous soumettre à un intégrisme de la croissance.

Bien sûr, le GPI n’est pas plus fiable que le GDP. Il n’y a pas de courbe idéale. Chacun de nous, en fonction de sa sensibilité, devrait pouvoir créer sa propre courbe afin d’évaluer si, selon lui, le monde va dans le bon sens. Je crois qu’il faudrait créer un mashup site qui rassemblerait des centaines de données statistiques et permettrait de les croiser pour créer des courbes sur mesure. Les hommes politiques devraient ainsi traduire graphiquement leur vision politique. Il serait alors facile de voir ceux qui méprisent l’écologie tout comme ceux qui méprisent le lien social. Les priorités de chacun apparaîtraient clairement.

Mon ami Francesco Casabaldi a parlé à Nekkaz de ces indices parallèles. Je crois comme lui qu’un homme politique moderne doit avoir une position très claire à ce sujet. Il faut qu’un pays, pourquoi pas la France, commence à remettre en cause le dictat du PIB. Nous sommes révolutionnaire dans l’âme, c’est peut-être à nous d’amorcer un grand changement qui demandera beaucoup de courage mais qui est indispensable.