Thierry Crouzet

Internet comme territoire

Chaque fois que je dis qu’internet est une nouvelle démocratie (surtout oublier les anciennes définitions), on me répond internet n’est qu’un média comme un autre, avec quelques particularités mais aucune susceptible d’avoir une influence profonde sur la société, en tous cas pas plus profonde que celles des médias.

Selon le Robert, un média est un procédés de transmission massive de l’information.

Je suis d’accord. Internet est bien un média, et même un média de masse. Il participe au quatrième pouvoir, lui donnant de nouvelles armes, notamment l’interactivité. Mais internet n’est pas seulement un média, c’est avant tout un territoire. Un nouveau monde que nous sommes en train de coloniser. Internet dépasse le média pour une multitude de raisons.

1/ Sur internet, pour quelques euros, nous pouvons acheter une adresse sous la forme d’un nom de domaine. La notion d’adresse n’a de sens que sur un territoire. Sur un média, nous achetons des espaces publicitaires, mais ils sont toujours volatiles, limités dans le temps, jamais situés tout à fait aux mêmes endroits. Un nom de domaine dispose de la même pérennité qu’une propriété ordinaire. Il n’est pas éternel mais fait pour durer.

2/ Sur internet, une fois possesseur d’une adresse, nous pouvons acheter du terrain, autant de terrain que nous voulons. La surface du territoire est extensible à volonté. Le terrain peut être plus ou moins bien placé, c’est-à-dire plus ou moins bien desservi par les lignes haut-débit, mais il y a du terrain pour tous. Sur un média, nous louons de la surface publicitaire, toujours en quantité limité. Nous ne pouvons rien y construire de personnel.

3/ Sur internet, nous pouvons travailler en offrant nos services ou en ouvrant des boutiques. Sur un média, nous montrons tout au plus la vitrine de la boutique grâce à la publicité mais nous ne pouvons pas y placer les rayonnages et les caisses. Un média permet de transmettre de l’information pas d’effectuer des transactions qui exigent une communication bidirectionnelle.

4/ Sur internet, nous traçons de nouvelles routes en installant de nouvelles connexions entre les serveurs. Deux utilisateurs Wifi peuvent développer le début d’une nouvelle infrastructure qui vient irriguer une partie du territoire encore déserte. Nous créons encore des routes en liant les sites web ou en liant des bases de données. Quel est l’équivalent sur un média ? Je n’en vois pas. Deux médias peuvent se lier par un accord de partenariat mais ce n’est pas une route que n’importe qui peut emprunter. En plus, la route ne se trouve pas sur le média lui-même mais en dehors de lui. Les routes internet participent à l’essence même d’internet. Elles en dessinent la topologie sous la forme d’un réseau décentralisé.

5/ Sur internet, nous faisons des rencontres, nous pouvons les mener jusqu’au bout, en restant sur le territoire. Sur les média, nous ne publions que des petites annonces. Il n’y a pas de rencontre par hasard comme sur un territoire. Sur internet, on se croise sur un forum et on peut devenir ami. C’est comme si on se tenait côte-à-côte au comptoir d’un café. Tout cela est bien de l’ordre du territoire et non pas de la transmission massive d’information.

6/ Sur internet, la communication est avant tout point à point, d’un individu à un autre, exactement comme sur un territoire quand deux personnes se rencontrent. Si internet permet la communication de masse, sa particularité est de faire du point à point (de type téléphonique) et du point à plusieurs (de type médiatique). Encore une fois, internet est bien plus qu’un média.

7/ Sur internet, nous nous exprimons comme nous le faisons dans la vie. La parole appartient à qui la veut. Sur un média, elle est à la disposition des journalistes, parfois de quelques lecteurs choisis. Sur internet, nous disposons de la même liberté que sur un territoire vierge. Sur un média, nous ne disposons d’aucune liberté.

8/ Sur Internet, nous pouvons jouer avec des amis et des inconnus. Sur les médias, nous jouons en solitaires (mots-croisés) ou nous regardons d’autres gens jouer (roue de la fortune). C’est peut-être la différence essentielle. Un média informe sur un jeu ou en donne l’énoncé. Internet nous fait participer. Il nous engage dans la partie, il nous engage dans la vie.

J’espère que cette liste, sans doute incomplète, démontre qu’internet n’est pas un territoire virtuel, mais un territoire réel. On y rencontre de vrais amis, on visite de vrais boutiques, on y gagne du vrai argent, on y vit de vraies aventures. Parce qu’internet est beaucoup plus qu’un média, les choses qui s’y passent sont beaucoup plus importantes que celles qui occupent les médias.

Nous venons de découvrir un nouveau territoire. Sa conquête a commencé, elle rappelle celle de l’ouest américain. Un jour prochain, il faudra écrire une constitution pour ce territoire et non plus utiliser les constitutions des pays depuis lesquels sont partis les aventuriers. La quête de l’indépendance a commencé. Les vieilles nations finiront par reconnaître internet comme une nation en elle-même. J’invoque dès à présent le droit à la double nationalité. Je ne veux pas utiliser internet que comme un média.