Thierry Crouzet

Global vs local

L’action locale est supérieure à l’action globale parce que cette dernière est incapable de se confronter aux problèmes complexes. J’ai consacré plus de 100 pages du peuple des connecteurs à cette démonstration. Je sais qu’elle n’est pas intuitive mais elle est une des découvertes scientifiques les plus fondamentales de ces dernières années.

Il est normal que beaucoup de gens ne soient pas convaincu par la nécessité d’une approche locale. S’ils l’étaient, si nous l’étions tous, nous vivrions dans un monde radicalement différent. Si cette idée d’action locale était évidente, j’aurais beaucoup moins de mal à me faire comprendre. Pour se familiariser avec cette idée, je crois qu’il faut lire The Tipping point, après on n’est plus tout à fait le même.

Nous avons du mal à penser local parce que nos démocraties ne jurent que par le global. En nous donnant un droit de vote épisodique, elles nous ont déresponsabilisés. Nous invoquons toujours l’aide de l’État plutôt que de nous retrousser les manches. En fait, nous nous disons qu’individuellement nous ne pouvons pas faire la différence. C’est une idée reçue. Nous sommes tout-puissants. Si tel n’était pas le cas, un même régime politique aurait perduré depuis le début de l’humanité.

Je ne crois qu’à un type de force motrice, celle des gens qui agissent. Ceux qui exigent de l’État ne font que se plaindre. Ils n’ont pas le courage d’aller jusqu’au bout de leurs idées. Il en va ainsi de beaucoup d’écologistes et d’altermondialistes. Leurs revendications sont bonnes en ce sens qu’elles stimulent de nouvelles initiatives. Je ne dis pas qu’il ne faut pas revendiquer, c’est-à-dire communiquer. Il faut le faire, mais ça n’a de sens qu’accompagné d’actions concrètes.

Et puis, le problème avec les solutions globales c’est que nous ne savons pas a priori si elles fonctionneront. Vous me direz ce n’est pas une raison pour ne pas essayer. Certes, mais les actions globales peuvent aussi s’avérer catastrophiques. Elles sont mêmes presque systématiquement suicidaires. Chaque fois que la nature a essayé des actions globales (volcanisme massif, pluie de météorites, production d’oxygène…), la vie a manqué s’éteindre. L’action locale est beaucoup moins dangereuse.

Qui peut dire quelle action globale adopter ? Qui peut assurer qu’il n’y a pas de danger ? Personne. C’est tout le problème. Je parle bien d’action. Dire qu’il faut réduire les gaz à effet de serre, c’est une annonce d’intention, c’est de l’ordre de l’information. Informer globalement est une bonne chose, c’est même indispensable, mais les actions qui doivent en découler ne peuvent qu’être locales. Il ne faut pas mélanger les revendications et les actions.

Le coût est en effet souvent une limite à l’action locale. Mais il faut savoir choisir ses priorités, utiliser au mieux son budget en fonction de ses idéaux. Si je me dis écologiste et si je fais passer le chauffage solaire après l’achat d’une nouvelle voiture, je me renie. Je crois que peu de gens vont jusqu’au bout de leurs idées et ils accusent un peu facilement l’État de ne pas les aider. C’est encore une fois une forme de déresponsabilisation.

Vous parlez de catastrophe. Mais nous sommes en pleine catastrophe et rien ne bouge par le haut alors que des millions de gens s’activent tout en bas. L’état dans lequel se trouve le monde prouve que les actions globales ne marchent pas car des actions globales l’ont plongé dans l’état où il se trouve. Je pense au capitalisme sauvage qui est un fort bel exemple d’action globale exercée sans la moindre retenue.

la survenue d’une catastrophe planétaire ne nous poussera pas à mener des actions globales plus intelligentes. C’est tout simplement impossible car l’intelligence est impuissante face à la complexité. Il faut attaquer les problèmes à leur base la plus simple, c’est-à-dire au niveau local.

L’exemple du tsunami asiatique de fin 2005est intéressant. Le réseau de détection mis en place après la catastrophe n’est pas une action, c’est encore de l’ordre de l’information. C’est comme pour les gaz à effet de serre. Les détecter ne les fait pas baisser. Il faut les détecter, c’est un premier pas, il faut en parler, mais après il faut agir, c’est la que ça coince souvent.

Mais pour le tsunami l’action locale a fonctionné. Des millions de gens, informés globalement, ont décidé d’agir localement en envoyant des dons, même si les organisations humanitaires ont perturbé le processus par leur approche trop centralisatrice.

Cet exemple montre comment les actions locales peuvent se répandre à toute vitesse d’un bout à l’autre de la planète. La communication de proche en proche est même le moteur principal du marketing moderne qui redécouvre les vertus d’un bouche-à-oreille accéléré des millions de fois par la technologie.

En installant chez vous un chauffage solaire, en sacrifiant quelques deniers consacrés à des choses moins importantes, vous ferez des émules. Oui, l’information globale doit se combiner avec l’action locale. Nous devons penser globalement, agir localement. C’est cela l’interdépendance.

PS1 : On me soumet une objection : ce n’est pas parce qu’un certain nombre d’initiatives globales ont été regrettables que toutes les initiatives globales le sont. Oui, certes, mais comme personne ne peut anticiper le résultat d’une action globale, une action globale est toujours dangereuse. Je répète sans fin cet argument, j’ai l’impression que personne ne veut l’entendre (je sais qu’il implique beaucoup de remise en cause mais un homme libre doit les accepter). Les actions globales doivent se limiter à l’information et à l’incitation. C’est déjà potentiellement très dangereux. Une action globale est toujours une façon simplificatrice de traiter la complexité. C’est sans issue comme approche. Nous devons apprendre à penser complexe.

PS2 : Dans un monde complexe, la complexité ne s’atténue guère quand nous changeons d’échelle. Au niveau local, les problèmes restent complexes. En revanche, si une action locale déraille, nous avons peu de chance d’obtenir des retombées désastreuses à l’échelle globales.