Thierry Crouzet

Définir, définir…

Je croise beaucoup de sceptiques quant à mes idées. Ils voudraient que je définisse exactement tout ce dont je parle. Je comprends leur désir d’éclaircissement. C’est pour ça que je reformule souvent les mêmes idées. J’ai parfois l’impression d’être devenu un homme politique.

Par rapport aux définitions, ma position est simple. Je me refuse à perdre du temps à définir. Je me contente de définitions approximatives, avec pas mal du flou sur les contours, ce qui laisse une grande liberté pour étendre les concepts. Je me suis déjà expliqué à ce sujet en évoquant Wittgenstein.

Il ne faut surtout pas résumer la pensée de Wittgenstein au Tractatus. C’est une œuvre de jeunesse, beaucoup étudiée certes, mais que Wittgenstein renia plus tard. Dans le Tractatus, Wittgenstein est un logicien, il croit à la logique, il croit encore qu’elle peut venir à bout de tous les problèmes. C’est pour cette raison qu’il termine avec la fameuse proposition 7 :

Ce dont on ne peut parler, il faut le taire.

Plus tard, il comprend que c’est tout le contraire. Ce dont on ne peut parler, c’est l’essentiel, c’est l’art, c’est la vie. Il cherche alors à démontrer que définir est impossible, donc que, s’il fallait appliquer le Tractatus, on ne pourrait plus parler de rien.

Mais je vois que ma volonté de laisser les définitions ouvertes peut se retourner contre moi. Par exemple, Jcm transforme mes non-définitions pour me faire dire ce que je n’ai pas dit, pour me faire dire des choses qui sont facilement critiquables.

Qu’est-ce que j’entends par global. Mondial ? Non. Pour le coup, j’en reste au sens le plus banal. Celui du Robert :

Qui s’applique à un ensemble qui est pris en bloc. Complet, intégral.

Donc quand je parle d’action globale, tout dépend de l’ensemble considéré. Si je discute d’écologie, cet ensemble peut être le monde. Mais si je discute du chômage, il peut n’être que la France ou même une région. À mes yeux, une action globale s’applique à un ensemble de lieux et de gens. C’est ainsi que je l’oppose à local. Une action locale se déroule à un endroit précis et elle n’implique que quelques individus, voire un seul individu.

Quand ma femme ramasse des papiers dans les rues, elle effectue une action locale. Quand nous roulons avec notre voiture, nous polluons localement. Et quand nos pollutions se cumulent, elles deviennent globales. Quand les gouvernements européens prennent des directives, elles sont globales, applicables en tout lieu de l’union.

Maintenant qu’en est-il du traité Kyoto ? Je ne suis pas plus contre lui que contre la convention de Genève. Je crois même que des initiatives de ce genre nous donnent une idée de ce que doit être une gouvernance mondiale. À mes yeux, Kyoto n’est pas une action globale mais un appel à réduire les gaz à effet de serre. Il ne nous dit pas comment réussir cette réduction, donc quelles actions adopter.

Pour répondre à l’appel de Kyoto, plusieurs approches peuvent être envisagées.

  1. Nous pouvons prendre des mesures globales, comme imposer des filtres sur les échappements de tous les véhicules.
  2. Chacun de nous peut essayer de dégager moins de gaz à effet de serre.

Ces deux approches ne sont pas antinomiques. Je pense juste que la première ne marche pas ou marche mal. Pour preuve, rien ne change au niveau global. Kyoto a dix ans et la pollution empire toujours. Pire, c’est à cause de décisions globales qui ne marchent pas que nous en sommes dans notre situation actuelle. Comme dans un monde complexe personne ne peut anticiper les conséquences des actions globales, même les mieux intentionnées en apparence, elles sont dangereuses.

Pour moi, la source de tous nos maux, c’est de croire que nous pouvons prévoir l’avenir d’un monde complexe, que nous pouvons le contrôler. Que nous puissions modéliser les systèmes complexes ne nous aide pas pour autant à nous projeter dans leur avenir. Nous n’avons pas d’autres choix que d’attendre que le temps passe. Je me suis évertué à expliquer ce point dans Le peuple des connecteurs. C’est pour moi un point capital. Il soutient tout ce que je dis. On ne peut pas prévoir.

Par exemple, en disant qu’il faut mettre des filtres sur tous les échappements, on est capable d’aggraver le problème qu’on espère solutionner si par malheur les filtres dégagent une forme de pollution imprévue. J’écrirai dans les jours prochains un article à ce sujet, avec un exemple sur les éoliennes. Au contraire, si nous adoptons des solutions locales, donc diverses, il est plus facile de faire marche arrière lorsque des difficultés surviennent.

Croire que nous pouvons diriger et contrôler est typique de l’âge industriel. Se morfondre parce que le monde est dans un état déplorable, un état où l’a plongé l’âge industriel et espérer l’en sortir en appliquant les méthodes coupables, c’est schizophrène. Nombreux sont les citoyens qui pensent de la sorte. Voilà pourquoi les choses vont de mal en pis.

PS1 : Une mesure globale doit fixer une direction. Par exemple : consommer moins. Elle ne doit pas imposer une façon de le faire sinon ça deviendrait dangereux, ça couperait toute initiative. Fixer la direction, l’objectif, est un travail de sage, il est nécessaire.

PS2 : Un de mes lecteurs qui ne semble pas me comprendre a refusé de discuter en face-à-face avec moi. C’est dommage. C’est par la conversation que passe le non-dit, que les vérités circulent… L’écrit est lent. Je suis incapable pour répondre par écrit à quelqu’un de répéter ce que j’ai déjà écrit ailleurs. J’essaie de répondre en m’appuyant sur mes anciens textes, sans négliger les idées de mes commentateurs tout en essayant d’éclaircir les miennes. Mais je n’ai jamais cherché à convaincre qui que ce soi de quoi que ce soi.

Ce lecteur qui refuse le dialogue me reproche de ne rien proposer de concret. En fait, je propose des méthodes qui ne lui plaisent pas. Il ne veut pas les voir. Je parle de Dee Hock, de ses accomplissements, il semble ne pas m’entendre. C’est un adepte du contrôle, pour ne pas dire du dirigisme étatique, il croit encore à la méthode qui nous mène à la catastrophe. Je me sens désarmé en face de lui.

Quand je critique, l’approche globale, il me dit qu’il faut du global et du local. Je ne suis pas d’accord. Personne n’est assez malin pour décider globalement pour tous les autres. Le problème est là. Que des gens aient réussi à nous le faire croire pendant des lustres est la cause de tous nos maux. Le global doit nous servir de guide pas nous dire ce que nous devons faire et comment le faire.

Nous sommes dans un situation critique à cause d’une méthode de pensée vieille de 400 ans, nous devons penser autrement, sinon nous ne réglerons pas les problèmes induits par cette façon de penser. Pour moi, il n’y aura pas de compromis. Nous ne sauverons pas le monde avec les armes qui le tuent.

PS3 : Sur internet, le W3C émet des recommandations globales. Les sites qui ne les respectent se retrouvent marginalisés. Mais personne n’est pas obligé de les respecter à 100 %. Il reste de la liberté pour essayer des choses qui n’ont pas été pensées, sinon il n’y aurait pas d’innovation. La loi ne puni pas celui qui ne la respecte pas. Il est puni par les usagers si son comportement cause problème et ou simplement déplait.

PS4 : Je n’ai pas choisi de décaractériser les mots, c’est tout un courent philosophique qui l’a fait, en vue de ne pas perdre de temps en discours inutiles. Je pense à Popper entre autre. Regardez où ça vous amène de vouloir définir. Le souci de définir a conduit au positivisme, au logicisme, que Gödel et Turing ont fait exploser. Je m’inscris après eux, je ne veux pas revenir en arrière. Si vous ne me comprenez pas je le regrette, j’espère que d’autres me comprennent. Pour moi, le sens n’est pas dans les mots mais entre les mots, dans les rapports que nous tressons entre eux. Je suis un anti-essentialiste et votre approche est essentialiste. Tout ce que j’écris, c’est pour combattre l’essentialisme, cette idée qu’il y a un monde au-dessus du monde, qu’il y a des choses qui nous dépassent, qu’il y a du sens supérieur, donc des hommes supérieurs, des chefs…

PS5 :  Je me veux indéterminé. Après tout, le monde de la physique est lui aussi indéterminé, pourquoi le langage ne le serait pas ? De toute façon, il l’est, les philosophes ont compris cette propriété en même temps que les physiciens découvraient la mécanique quantique. On ne peut pas échapper à l’incertitude, il faut l’accepter. Turing a découvert qu’un ordinateur ne pourrait être intelligent que s’il buguait. Il faut du hasard.

J’essaie d’être clair mais je ne peux l’être vraiment. Et tout l’intérêt d’un texte, c’est justement d’être ouvert. De laisser place à la liberté. Nous ne sommes plus à l’époque d’une déclaration universelle des droits de l’homme. Les prochaines déclarations devront être dynamiques en perpétuelle évolution. Figer les choses, c’est les tuer. C’est leur donner une supériorité qu’elles ne peuvent pas avoir. Il n’y a plus rien d’universel. Ainsi ma déclaration d’interdépendance ne s’est jamais voulue définitive. C’est une ébauche à transformer sans cesse.

PS6 : L’effort d’échapper à l’incertitude n’est pas du tout universel. Disons qu’il commence à partir des lumières, une époque où on veut tout décomposer, où s’impose la pensée réductionniste. Aujourd’hui cette méthode de penser s’essouffle, elle est incapable de traiter de la complexité. D’un âge où nous nous sommes focalisés sur les quantités, nous entrons dans un âge où les qualités deviennent prépondérantes. Si ce n’était pas le cas on se moquerait bien que le climat parte en vrille.

Pour moi, la précision est innacessibles. Ma façon de l’approcher, c’est de revenir sans cesse sur les mêmes sujets par des perspectives différentes. Peu à peu, je sculpte une vision de la réalité, mais elle restera éternellement vacillante. Car qui pourrait être assez fou pour avoir des certitudes. Ainsi je me considère avant tout comme un artiste et surtout pas comme un intellectuel.

PS7 : La possibilité d’une guerre me fait peur. C’est pour ça qu’il faut expliquer encore et encore que nous pouvons organiser le monde différement et que nous pouvons commencer par gérer autrement notre propre vie.