Thierry Crouzet

Complexité quand je te tiens

Hier lors du WKD, j’ai parlé avec Geoffrey West, le patron du Santa Fe Institute, le centre de recherche multidisciplinaire dédié à la complexité qui se trouve au Nouveau Mexique. West m’a demandé ce que je faisais, je lui ai dit que j’essayais d’évaluer les implications politiques de tout ce qui se faisait dans son centre. Il a été un peu surpris. Je lui ai expliqué mon argument le plus évident :

— Un système complexe est quasi impossible à contrôler de façon déterministe.

West a approuvé.

— Notre société est complexe.

West a approuvé.

— Nos gouvernements ne cherchent qu’une chose, c’est à contrôler.

West a approuvé tout en levant un peu les épaules d’un air désabusé. Oui, contrôler n’a plus de sens. C’est une évidence pour tous les scientifiques avec qui j’ai discuté hier.

West m’a expliqué pourquoi la complexité ne s’était pas imposée dans tous les esprits. Pour lui, la complexité c’est comme la pornographie. Il ne sert à rien de la définir, il suffit de la voir pour la reconnaître. Pour ma part, la complexité est devenue évidente lorsque j’ai joué au Jeu de la vie, plus tard lorsque j’ai fait tourner des simulations en NetLogo. La complexité m’a explosé à la figure.

Pour West, la complexité a deux corolaires.

  1. La transdisciplinarité. Un spécialiste ne peut pas s’en sortir seul. Il faut collaborer et il faut en soi enfermer plusieurs spécialistes.
  2. Il faut s’attaquer à la réalité du terrain. Comme il est impossible de prévoir l’avenir d’un système complexe, il faut agir.

J’ai un peu tiqué sur le mode d’action. La plupart des scientifiques on tendance à ne penser que globalisation, à ne penser qu’à des solutions qui passent par les gouvernements, alors même qu’ils conviennent que les gouvernements n’ont plus de réel pouvoir.

Le problème de tous ces scientifiques prestigieux, c’est qu’ils vivent essentiellement grâce aux gouvernements. Ça fausse leur jugement. Ils ont beau savoir intimement que l’action locale doit être privilégiée, ils n’arrivent pas à scier la branche sur laquelle ils sont assis.

West a expliqué que le Santa Fe Institue a été créé par de prestigieux scientifiques, dont deux prix Nobel, qui ont immédiatement posé deux principes d’indépendance :

1/ indépendance vis-à-vis de l’université,

2/ indépendance vis-à-vis du gouvernement, tant pour le financement que pour l’aspect opérationnel.

Je crois que tous les scientifiques devraient se retrouver dans de telles structures qui leur laisseraient toute liberté. L’autonomie me paraît un ingrédient essentiel dans la recherche de solutions non centralisées pour faire face aux crises mondiales à venir.