Thierry Crouzet

Une histoire de deux roues

Dolores Park, San Francisco, dimanche 12 septembre 2004. Les citadins profitaient des derniers rayons de soleil qui illuminaient les tours du Financial District. Parmi eux, deux jeunes hommes discutaient.

— Ils m’ont piqué les roues du vélo, dit Chris Brennan .

— Tu avais des cadenas Kryptonite ?

Chris acquiesça.

— On peut les forcer avec un Bic !

Chris éclata de rire mais, une fois rentré chez lui, dans son appartement encombré de BD, de vinyles vintages et de carcasses d’ordinateurs, il déboucha un stylo et introduisit le tube en plastique dans la serrure circulaire d’un cadenas. Les deux pièces semblaient faites pour s’ajuster. Une brusque rotation à gauche : le cadenas s’ouvrit aussi facilement qu’avec sa propre clé.

Chris n’en croyait pas ses yeux. Pour lui, c’était comme s’il venait de découvrir que n’importe qui pouvait retirer de l’argent sur son compte en banque. Fou de rage, il publia sur bikeforums.net un message intitulé « Votre nouveau cadenas n’est pas sûr ».

Quand j’y enfonce un stylo de 5 cents et l’ouvre, je ressens un profond sentiment de trahison. Personne dans le département de recherche [de Kryptonite] n’a pensé à introduire un objet cylindrique dans le trou de la serrure !

Immédiatement, les visiteurs du forum commencèrent à discuter. Le lendemain, plus de 11 000 cyclistes découvrirent comment forcer les cadenas Kryptonite et les blogueurs relatèrent la mésaventure de Chris. Le 14, certains publièrent sur internet des vidéos mode d’emploi. Le 15, plus d’un millions d’internautes savaient que les cadenas n’étaient pas sûrs. Le 16, Kryptonite affirma la fiabilité de ses cadenas tout en avouant travailler sur une nouvelle technologie. Le 17, le New York Times relata l’histoire , puis d’autres journaux, radios et télévisions la reprirent.

 

Le 22 septembre, Kryptonite accepta d’échanger tous ses produits défectueux. Coût de l’opération : 10 millions de dollars. Chris Brennan, un anonyme San Franciscain, avait déclenché une petite révolution dans le monde des cyclistes urbains. Il avait démontré que sur internet, la parole m’appartient, vous appartient, nous appartient.

Nous n’avons pas besoin d’être une star ou une vedette politique pour nous faire entendre.

Nous n’avons pas besoin de structures gouvernementales ou associatives pour que les choses changent.

En 1992, la BBC avait évoqué la vulnérabilité de certains cadenas mais la nouvelle ne s’était pas propagée. En 2004, le tissu social qui nous unissait les uns aux autres avait beaucoup évolué. Quand Chris Brennan publia son article, d’autres citoyens s’en emparèrent, le complétèrent, l’illustrèrent de vidéos, et la nouvelle se propagea sur internet comme un virus d’une virulence extrême. Plus personne ne pouvait l’ignorer, y compris les médias traditionnels.

Je comptais débuter Le cinquième pouvoir avec ce texte, en montrant comment un citoyen anonyme peut se faire entendre et faire très vite changer les choses. Mon éditeur m’a conseillé de commencer par un exemple politique. J’ai donc écarté cette histoire mais je continue de penser qu’elle est particulièrement frappante de la puissance du cinquième pouvoir.