Thierry Crouzet

Interview avec Loyola

L’animatrice du blog Informer m’a posé quelques questions à l’occasion de la sortie du cinquième pouvoir.

— Vous êtes un passionné de nouvelles technologies et des sciences, vous avez été ingénieur et développeur… pourquoi et comment êtes-vous devenu journaliste ?

— J’ai fait de l’électronique et de l’informatique dès que j’ai pu, commençant par démonter des postes TV, puis à programmer des calculatrices, la fameuse TI57, à la fin des années 1970. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mon père était pêcheur, ma mère femme au foyer, personne ne m’a poussé à faire ça, c’était en moi, peut-être à force de lire de la SF.

Durant mes études supérieures, j’ai passé le plus clair de mon temps à faire du jeu de rôle. J’ai écrit des dizaines de scénarios et j’ai pris goût à l’écriture, finissant même par décider de devenir écrivain, sans doute après avoir rencontré Christian Lehmann qui venait de signer un contrat pour La folie Kennaway.

J’ai commencé mon premier roman en même temps que mon premier job d’ingénieur en 1988. Je n’ai pas publié ce roman, ni les dix autres qui ont suivi, mais je me suis vite rendu compte que le travail d’ingénieur ne me convenait pas. J’ai envoyé quelques lettres à des journaux d’informatique, j’ai été embauché par Soft & Micro, six mois après j’étais débauché par Ziff-Davis pour lancer PC Expert et PC Direct. Tout est allé très vite. En trois ans, j’étais passé de la technique à la presse.

— Pourquoi avoir décidé d’ouvrir un blog ? De quoi parle-t-il ? A qui s’adresse-t-il ?

— J’ai vaguement blogué dès 2001 en même temps que je développais bonBlog.com, une plateforme de blogs que j’ai très vite laissé à l’abandon et qui s’est transformée en un annuaire de blogs.

En 2005, j’ai écrit Le peuple des connecteurs dans mon coin, sorte de synthèse des années passées partagées entre la technique, la presse, la littérature, la philosophie, l’art, le jeu de rôle… Je voulais écrire un livre manifeste, un livre générationnel. En l’écrivant, j’ai pris conscience que nous vivions une convergence extraordinaire. Toutes les passions que j’avais gardées distinctes se rejoignaient.

J’ai vite compris qu’un seul livre ne suffirait pas pour explorer tout ça. Il me fallait continuer. J’aurais pu comme par le passé écrire dans mes carnets (qui se prolongent sur des milliers de pages), mais l’idée de connexion me poussa à ouvrir tout ça dans l’esprit open source. Le blog s’est alors imposé comme un laboratoire de mes idées.

Il s’adresse à tous ceux qui veulent continuer l’aventure avec moi.

— Vous avez écrit de nombreux ouvrages sur l’informatique… Écrire pour un journal, un site web, un livre, un blog… selon vous, les formes d’écriture et de recherche sont elles diamétralement différentes ?

— Elles l’ont été pour moi mais le sont de moins en moins. Tout cela est en train de fusionner. J’écris à la première personne dans le blog, mes livres, mon journal… même très souvent dans mes romans. Je m’inspire de Tolstoï, de Robert Musil et d’Hermann Broch qui tous ont mêlé au sein d’une même œuvre diverses formes d’écriture. Et tout cela ne fait que commencer. L’arrivée prochaine du livre électronique va encore tout révolutionner.

— Pour vous les connecteurs sont les pionniers informatiques… vous définissez-vous comme un connecteur ? Pourquoi ?

— Les connecteurs ne sont pas les pionniers de l’informatique mais tous ceux qui ont pris plus ou moins conscience de la pensée réseau, pensée révélée grâce à l’informatique. Cette pensée nous aide à voir le monde sous un jour nouveau et à y agir différemment.

La notion de connecteur n’était pas du tout usité avant mon livre. Lorsque j’écrivais, je n’avais d’ailleurs pas de nom pour parler des connecteurs… Je parlais plutôt de cybergénération. Mais ce n’était pas satisfaisant. Il me fallait un titre pour le livre. Puis, peu à peu, l’idée de connecteur s’est imposée, sans doute dérivée de la notion de connecteur déjà utilisée en marketing par Michael Gladwell. Pour finir, c’est mon éditeur qui a eu l’idée du titre final. Avec peuple, il était clair que le livre parlait de gens et non de prises électriques.

Alors, oui, je suis un connecteur, et je le suis aujourd’hui beaucoup plus qu’à l’époque où j’écrivais le livre. Il m’a forcé à mettre en pratique ce que je décrivais.

— D’après vous, est-ce que’internet et les blogs changent la manière d’appréhender l’info, la politique… ? Le paysage Internet va-t-il encore se modifier dans les années à venir ?

— Je suis très attaché à l’idée que nous ne pouvons pas prévoir l’avenir, d’autant plus aujourd’hui alors que nous entrons dans une phase d’innovation exponentielle. Je ne vais pas joué au prophète. Ça va changer. En quel sens ? Je n’en sais rien. J’essaie avec mes moyens d’orienter dans la direction qui me semble la meilleure (ouverture, liberté, décentralisation, auto-organisation…). C’est ça faire de la politique.

Je crois d’ailleurs qu’il est déjà assez difficile d’appréhender les changements en cours pour s’occuper de l’avenir. Les blogs ne sont qu’un petit phénomène. C’est internet qui change le rapport à l’information car il transforme chacun d’entre nous en producteur d’informations.

— Enfin, parlez-nous de votre nouveau livre : Le cinquième pouvoir.

— Il s’adresse au grand public. Mon éditeur aime que je case une phrase marketing dans mes interviews alors je lui obéis « Le cinquième pouvoir est le premier livre qui explique comment devenir un acteur de la vie politique grâce à internet. » Je l’ai écrit pour essayer de réveiller tous les citoyens, en leur racontant les actions de certains précurseurs, en leur montrant combien la politique était en train de changer, en leur montrant surtout que, maintenant que nous pouvons agir, nous sommes responsables de l’état dans lequel le monde se trouve. Nous ne pouvons plus rejeter la moindre responsabilité. Je crois que personne n’avait anticipé qu’internet nous amènerait à cette conclusion. C’est une chance inespérée car nous n’avons jamais été dans une situation aussi précaire à l’échelle planétaire. Nous sommes peut-être en train de découvrir des moyens de nous en sortir.