Thierry Crouzet

La fin de l’individualisme

En écrivant Le cinquième pouvoir, j’ai interviewé Alain Lipietz, l’eurodéputé vert. J’ai reproduit notre discussion dans le livre, mais je n’ai pas réussi à caser quelques unes de ses remarques auxquelles je réagis ici.

— Au milieu des années 1990, lorsque de plus en plus de gens se mettent à utiliser internet, j’ai compris que nous avions atteint le comble de l’individualisme, dit Alain Lipietz. Nous étions allés au bout de la logique initiée par le Christianisme, puis reprise par Montaigne et les penseurs des Lumières.

Je n’ai pu m’empêcher d’exprimer ma surprise car j’ai commencé Le peuple des connecteurs en défendant la thèse inverse. Pour moi, internet redonne au contraire la possibilité pour chacun de tresser de nouveaux liens et de sortir de l’impasse individualiste. Il est fédérateur de communautés.

Mais écoutons Lipietz :

— Avec internet, nous sommes capables de nous abstraire du monde. Par exemple, je dispose de quatre adresses e-mail. Une que je consulte tous les mois, une toute les semaines, une tous les jours et une ouverte en continu. Je maîtrise mes interactions avec les autres. Mon individu décide tout.

Pour Lipietz, cette capacité de contrôler nos communications interpersonnelles peut s’avérer dangereuse. Nous risquons de nous couper les uns des autres, interdisant les intrusions extérieures. En ne nous intéressant qu’à ce qui nous intéresse, ce que permet internet, nous risquons de nous isoler.

J’aimerais contrôler mes communications aussi rigoureusement que Lipietz. Entre les mails, mon blog, mes deux messageries instantanées, les SMS et mes téléphones, j’ai du mal à m’abstraire du monde. Tous mes amis, et même des gens qui ne me connaissent pas, ne cessent pas de m’interpeller. Plus la technologie évolue, moins je suis seul. Aujourd’hui, mes interactions virtuelles animent ma pensée plus que les évènements survenus dans ma vie matérielle.

Alors que je suis chez moi, dans mon bureau perché sur le toit de ma maison, j’ai l’impression de travailler au milieu d’une salle de café surpeuplée. Certes, je pourrais me débrancher mais ce serait me transformer en ermite, me couper de mes communautés. Je ne crois pas que mes amis réels ou virtuels apprécieraient. Leur contact m’est d’ailleurs indispensable, c’est notre vie, c’est ce qui la rend excitante.

De tout temps, l’ermitage a été possible. Je ne crois pas qu’internet le facilite, au contraire. La sociologue Sherry Turkle s’inquiète même de ce phénomène. Elle remarque que les jeunes adeptes des services de socialisation comme MySpace et des téléphones portables ne sont plus jamais seuls. Ils ne se définissent plus que par rapport aux autres, leur identité se dissout dans celle du groupe.

« Les adolescents ne se retrouvent presque jamais dans des situations où ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes : les parents sont toujours au bout du fil. C’est confortable dans un monde dangereux mais le prix à payer est un manque d’autonomie. » Cette vision est peut-être exagérée, mais pas plus que celle tendant à considérer tous les internautes comme des ours asociaux.

La vérité est sans doute plus modérée. Nous sommes simplement en train de réapprendre à vivre ensemble, dans des lieux différents mais ensemble. Tous les politiciens doivent prendre en compte cette notion fondamentale. Les informations circulent parce que nous sommes ensemble, et non seulement les informations, aussi les impressions, beaucoup de choses qui échappent au langage.

— Internet donne à la fois plus d’informations, en même temps ça a cloisonné, ajoute Lipietz. Internet n’est pas un média généraliste, il ne ressemble pas un journal généraliste où toutes les idées s’expriment, sauf celles que la direction écartent. Aujourd’hui la totalité des informations et des opinions sont disponibles mais elles ne sont pas structurées.

Encore une fois je ne suis pas d’accord, le réseau est une nouvelle forme de structuration. Nous n’y sommes pas habitués, c’est tout. Nous sommes formatés pour nous confronter aux organisations hiérarchiques d’où parfois un flottement face à internet. Il est structuré, bien plus structuré que n’importe quel autre corpus du passé, mais cette structure n’est pas pyramidale, elle est dynamique, non centralisée, non délimitée… Les moteurs de recherche sont apparus pour nous aider à y naviguer. Ils ne cessent de progresser. Tout reste à inventer.

Je crois qu’internet est bien plus généraliste que n’importe quel média en ce sens qu’il véhicule bien plus que des informations. En faisant se rencontrer les gens, ils les poussent au dialogue interdisciplinaire, intergénérationnel, interethnique… Personnellement internet me pousse au généralisme comme la grande bibliothèque d’Alexandrie poussa les Grecs du troisième siècle avant Jésus-Christ au généralisme. J’ai défendu cette thèse dans mon roman Ératosthène que je vais retravailler pour essayer de le publier dans quelques mois.

Quand vous avez devant vous une montagne de connaissances, la plupart des hommes ne peuvent pas réfréner leur curiosité et ils s’aventurent vers ce qu’ils ne connaissent pas. Si nous n’étions pas habités par cette curiosité, nous resterions éternellement des enfants. D’une certaine façon, nous serions toujours puceaux car nous n’aurions même pas la curiosité de découvrir l’intimité des autres.