Thierry Crouzet

Pourquoi des feux rouges ?

Un lecteur vient de me soumettre une question qui me paraît fondamentale.

Je pense effectivement que globalement [macroscopiquement] nous vivons de façon auto-organisée… mais pourquoi a-t-on décidé de placer des feux rouges sur nos routes alors que cela n’est pas efficace ? Au début, la circulation routière n’était pas encore une affaire des états centralisateurs. Est-ce que l’erreur et le constat d’erreur sont inhérents au principe d’auto-organisation comme ils le sont pour les systèmes en apprentissage ?

J’écris ce billet dans le TGV en rentrant de Genève sans faire de recherche. Si je me souviens bien, les signalisations sont apparues à Londres bien avant l’arrivée des premières voitures, sans doute dès le début du dix-neuvième siècle, peut-être même avant. Elles sont apparues dans une société déjà très hiérarchisée qui a toujours réglé les problèmes en imposant des règles autoritaires.

La mise en place de signalisations s’est logiquement effectuée après d’autres mesures de même type, d’ordre juridique ou politique. Personne n’a dû à l’époque interroger leur bien fondé tant tout le monde était persuadé que les solutions venant d’en haut étaient les seules opérantes.

Reste à savoir pourquoi l’auto-organisation ne s’est pas établie toute seule ? Pourquoi l’homme ignore systématiquement cette possibilité dès qu’il cherche consciemment à régler un problème ?

Dans beaucoup de cas, par exemple les flux de piétons dans nos rues ou même l’urbanisme dans une certaine mesure, en tout cas jusqu’à une date récente, n’ont pas été légiférés aussi durement que le trafic routier. Pourquoi ? Parce que personne n’a songé à légiférer. Parce que l’auto-organisation a fonctionné. Des lois contraignantes n’apparaissent que quand l’auto-organisation échoue.

Et elle échoue, je crois, par manque de connexions, à cause d’une limitation des technologies humaines. Les signalisations routières sont apparues à une époque où les fiacres étaient difficiles à contrôler, car leur humeur dépendait autant de celle des cochers que des chevaux. Freiner comme démarrer était bien plus compliqué qu’avec les voitures actuelles.

Si les fiacres avaient été capables de communiquer entres-eux à très hautes vitesses et s’influencer les uns les autres, un peu à la façon des oiseaux dans les flottes, jamais nous n’aurions eut besoin de signalisation. Par exemple, sur internet, il n’y en a pas. Les flux de données s’auto-organisent à l’aide d’un jeu minimal de règles et ça marchera tant que la technologie suivra.

Aujourd’hui, nous pouvons imaginer revenir à l’auto-organisation routière car nos véhicules sont plus performants et sûrs que ceux qui ont poussé à la mise en place des signalisations. Ce passage à l’auto-organisation sera favorisé par l’arrivée des technologies intelligentes dans les habitacles.

De façon plus générale, toute la difficulté sera dorénavant de revenir à des modèles auto-organisés, là où par le passé nous n’avons pas su les mettre en œuvre spontanément. Cette opération ne sera possible qu’après un changement de perspectives dans de nombreux esprits.

Quand la complexité augmente, nous avons deux possibilités. 1/ Nous hiérarchisons, ce qui malheureusement entraîne des coûts exponentiels (inconciliables avec les dérèglements climatiques – je discute de ça à la fin du cinquième pouvoir). 2/ Nous pouvons nous auto-organiser, à condition de trouver les quelques règles adéquates et de disposer de la technologie pour les mettre en œuvre.

Passer du mode 1 à 2 est très difficile, surtout quand toute l’humanité s’est habituée au mode 1, n’imaginant pas d’autres possibilités (comme elle n’imagine pas d’autres démocraties sinon la représentative). C’est d’autant plus difficile que nos politiciens, surtout en France, ont rarement une formation technologique. Ils ignorent tout de l’auto-organisation, tout des nouvelles technologies qui nous permettent dorénavant de la mettre en œuvre dans bien des domaines.