Thierry Crouzet

Ségolène :
l’impossible synthèse

Un an maintenant que Ségolène Royal a lancé son site Désirs d’avenir pour récolter les avis et suggestions des Français. Un an de débats participatifs sur internet mais aussi partout en France. Tout cela pourquoi ? Pour délivrer, hier dimanche, un discours qu’aurait pu donner François Mitterrand 30 ans plus tôt.

Ségolène n’a fait que répéter une partition de gauche. Se faisant, elle a démontré que la participation n’était à ses yeux qu’une arme marketing pour séduire les Français. Elle n’a pas réussi à construire un programme participatif… sinon il aurait ressemblé à autre chose. Cette incapacité à sortir du clivage droite-gauche risque de coûter cher à Ségolène car je suis sûr que beaucoup de citoyens qui ont participé à Désirs d’avenir ne se retrouveront pas dans le programme présidentiel su PS.

Quand l’histoire se répète

En 2003, aux États-Unis, Howard Dean commit la même erreur lors des primaires démocrates pour la course à la maison Blanche. Depuis internet, il lança un mouvement populaire d’une ampleur sans précédent. Son slogan était « Vous avez le pouvoir ». Autrement dit : c’est vous qui allez faire la politique dorénavant. Moi, je ne suis là que pour mettre en place vos idées.

Personnellement, j’admire un tel discours, comme j’ai admiré celui de Ségolène pendant un an. Aux États-Unis, on parle de mouvement bottom-up ou grass root, le principe étant que les idées remontent de la base et se consolident peu à peu dans une logique purement participative.

Aujourd’hui, la technologie nous permet d’envisager un tel mode politique. Dans Le cinquième pouvoir, j’ai essayé de montrer comment chacun de nous pouvait dès lors jouer un rôle dans la vie de la cité. Cette capacité que nous avons de prendre le pouvoir laisse présager des bouleversements politiques sans précédent… mais ce n’est pas Ségolène Royal qui les initiera.

Le bottom-up n’est pas simple à mettre en œuvre. Il faut un cadre législatif capable de le laisser s’exprimer. Il ne suffit pas de donner la parole aux gens pour régler tous les problèmes. Howard Dean le comprit à ses dépends. Fin 2003, il fut incapable de résumer les idées qui étaient remontées de la base. Il fut incapable de leur redonner une cohérence avant de les faire redescendre. Ségolène Royal vient de tomber dans le même piège.

Une présidentielle exige le top-down

Lors d’une présidentielle, nous jugeons le discours des rares candidats, discours qui ne peuvent que partir d’en haut et arroser le peuple. Une présidentielle, même si elle commence par le bottom-up, ne peut que se terminer par le top-down.

Le bottom-up dispose d’une puissance stupéfiante comme l’a démontré Ségolène Royal lors des primaires socialistes. Mais il ne peut porter un candidat jusqu’au bout d’une présidentielle car, à un moment donné, on attend des propositions concrètes, des propositions qui doivent être présentées à tous les citoyens. J’ai l’impression que Ségolène Royal a échoué lors de ce renversement de perspective.

À mon sens, la nécessité d’un tel revirement est un des maux de nos démocraties. J’espère qu’à l’avenir nous serons capables d’inventer de nouveaux régimes démocratiques qui permettront au bottom-up de s’exprimer jusqu’au bout, seul moyen de réellement donner le pouvoir aux citoyens. Mais en attendant, les vieilles règles doivent être respectées. Les candidats doivent être jugés sur leurs propositions, suivant les vieux critères.

Un programme inconsistant

Dans ses propositions, Ségolène Royal n’a même pas essayé de donner une chance à la démocratie participative. Elle ne remet pas le moins du monde en cause un système politique qui interdit en lui-même la réelle participation des citoyens, tant il favorise les clans et les partis.

Si la participation avait fonctionné, j’ose espérer que Ségolène Royal aurait délivré un discours nouveau. Or il ne le l’a pas été. Pour deux raisons peut-être. L’équipe de Ségolène Royal, avec son vieux filtre socialiste, n’a pas été capable de sélectionner des idées « autres ». À moins que les participants aux forums participatifs, eux-mêmes englués dans une vieille tradition, aient été, à leur tour, incapables de proposer « autre chose ».

Il y a une troisième possibilité, plus vraisemblable peut-être, Ségolène Royal est une socialiste et son programme est écrit depuis longtemps, c’est le programme invariable du PS, où on distribue de l’argent sans se préoccuper des financements sinon en augmentant encore et encore les impôts.

Le résultat est en tout cas d’un convenu affligeant. Je ne vois guère que la volonté de généraliser la décentralisation qui va dans le sens d’une société plus participative. Pour le reste, ce n’est pas en boostant les syndicats, que Ségolène Royal réussira à faire que chacun des Français participent à la politique de leur pays. Dans son programme, elle saupoudre de la participation de-ci de-là. Un petit coup du côté de l’éducation, un autre de celui de la santé.

Une véritable politique participative implique une refonte constitutionnelle qui pourrait, par exemple, s’inspirer du modèle Suisse. En tant que prédicateur de la participation, je suis catastrophé quand je lis la proposition 73 du programme.

Introduire la démocratie participative dans toutes les collectivités publiques (jurys citoyens, budgets participatifs, etc.). Des citoyens ayant recueilli un million de signatures pourront demander au Parlement l’examen d’une proposition de loi.

Un million de citoyens mobilisés juste pour attirer l’attention du parlement : ce n’est pas ça la participation, d’autant plus que les citoyens peuvent déjà proposer des lois par l’intermédiaire de leurs députés. Si, sur internet, nous attendions qu’un million d’internautes soient d’accord sur une chose avant de la faire, internet n’existerait même pas. La participation doit être favorisée à chaque seconde de notre vie de citoyen. Elle doit être un moyen de libérer les énergies et non seulement l’occasion pour le peuple de contrôler les faits et gestes des politiciens.