Thierry Crouzet

Le retour des histoires

Sur Ératosthène 38/38

Plaçons-nous quelques années en arrière, lorsque les téléspectateurs n’avaient le choix qu’entre quelques chaînes. Le lendemain, quand ils retrouvaient leurs collègues au travail ou leurs amis au café, ils parlaient de ce qu’ils avaient vu, mais comme ils avaient presque toujours vu la même chose, ils perdirent l’habitude de raconter des histoires et se contentèrent d’échanger des impressions, parfois s’exclamant qu’ils aimaient tel ou tel personnage, ou plutôt tel ou tel acteur. Comme chaque soir ils vivaient tous plus ou moins la même chose, ils n’avaient plus vraiment besoin de converser. Leurs conversations tendirent peu à peu vers une médiocrité infinie.

Ce temps n’est pas si lointain. Je connais malheureusement trop de gens qui ressemblent à ceux que je viens de décrire, même maintenant que l’offre télévisuelle se multiplie. Souvent, j’entends les gens échanger des propos sans intérêt au sujet de leur série fétiche. Parfois, ils me donnent même l’impression que je manque quelque chose d’extraordinaire. Alors je télécharge quelques épisodes et ne comprends pas l’enthousiasme des fans. Je crois qu’ils se sont tellement habitués à la médiocrité qu’ils ne s’en rendent même plus compte.

Mais cette époque de médiocrité conversationnelle pour cause d’uniformité va peut-être s’achever maintenant que la longue traîne est en train de se développer dans tous les domaines. Lorsque les gens vont se retrouver le matin, ils auront très peu de chance d’avoir vu la même chose, encore moins de chance d’avoir fait la même chose dans leur univers virtuel préféré. Pour communiquer avec leurs amis, ils vont devoir réapprendre à raconter des histoires, aussi bien celles qu’ils auront vues que celles qu’ils auront vécues.

Nous allons à nouveau entrer dans une époque d’histoires… car ce sera pour nous le seul moyen d’échanger nos expériences originales.

PS : C’est pour cette raison que je vais reprendre mon roman sur Ératosthène et chercher à le publier dans les mois qui arrivent. C’est en écrivant ce texte que j’ai conçu la plupart des idées qui traversent Le peuple des connecteurs et Le cinquième pouvoir. Je veux juste en réécrire les interludes pour mieux montrer que notre époque de convergence ressemble par bien des points au troisième siècle avant Jésus Christ.