Thierry Crouzet

L’art de ne pas décider

Ou le problème de l’incinérateur, de la centrale atomique, de l’autoroute…

Notes préliminaires :

  1. Je ne suis pas contre l’idée de payer des impôts pour subventionner des services communautaires et solidaires.
  2. Autant dire que je n’ai rien contre l’État, mais l’État comme prestataire de service et répartiteur de richesses, non l’État comme celui qui nous dit quoi faire ou ne pas faire.
  3. Rien ne doit empêcher des initiatives privées de concurrencer les services proposés par l’État. Dans ce cas, si je souscris à un service privé, ma part imposable doit être réduite (en partie mais jamais totalement car la solidarité est nécessaire). Par exemple, si je place mes enfants dans une école privée non subventionnée, je dois payer un peu moins d’impôt (disons la partie que dépenserait l’État si mes enfants étaient à l’école publique).
  4. À mon sens, je me suis souvent expliqué à ce sujet, la centralisation procure peu d’avantages, elle est même très coûteuse. Centraliser n’a pratiquement pour seul intérêt que de faciliter le contrôle et l’offrir à une élite. Un État efficace devrait être massivement décentralisé. Un enseignement public immense et centralisé n’a aucun intérêt. De même, le système de santé n’a pas besoin de dépendre de l’État centralisé. La santé publique doit vivre sa vie, l’éducation publique aussi, l’aménagement du territoire aussi… à quoi bon chapeauter tout ça ?
  5. A priori, rien n’empêche la création de services de répartition et d’entraide privés (certains commencent à exister pour la gestion des externalités négatives). Idéalement les services de l’état peuvent être concurrencés par des services privés. D’une certaine manière, plusieurs instances de l’État concurrentes entre-elles devraient coexister.

Maintenant imaginons qu’un incinérateur doit être ouvert dans une ville. Si l’ensemble des citoyens sont d’accord avec cette mesure, il n’y a aucun problème. Si certains ne le sont pas, que faut-il faire ?

Tout d’abord qui a décidé d’ouvrir un incinérateur ? Sans doute pas les citoyens qui vont l’avoir près de chez eux. Quelques élus, qui vont vivre loin de l’incinérateur en question, ont donc pris la décision. De quel droit imposent-ils, par le haut, des choix désagréables à certains de leurs concitoyens ? Être élu ne donne pas le droit d’emmerder le peuple. Si c’est ça la démocratie, c’est à peine mieux que la dictature.

Je pars maintenant du principe qu’il n’y a aucune raison d’accepter les choses désagréables, surtout quand elles sont de l’ordre de l’évitable.

Avant de dire qu’il faut à tout-prix un incinérateur, les élus ont-ils étudié toutes les solutions alternatives ? Souvent, sous prétexte de décider vite, sous l’influence des lobbys, on nous impose des choix comme s’il n’y avait aucune autre possibilité mais la réalité est souvent plus complexe.

Imaginons, qu’il n’y ait aucune autre possibilité. Il faut un incinérateur et personne n’est d’accord pour l’avoir près de chez lui. Je crois que, dans ce cas, il ne faut rien décider. Si personne n’est d’accord pour construire l’incinérateur dans son jardin, pour l’avoir sous les yeux, les oreilles, le nez, les poumons… il ne faut pas le construire.

De quel droit quelqu’un peut-il imposer de l’extérieur un incinérateur à une communauté qui le refuse ? Au nom de l’intérêt général faut-il sacrifier les biens particuliers ? Je ne le crois pas.

Les habitants qui refusent l’incinérateur peuvent trouver des solutions. Achetez uniquement des produits recyclables par exemple. Je crois qu’il existe toujours d’autres solutions. Seul un État aveugle, qui prend des décisions globales, est incapable de voir que, à l’échelle locale, les gens ont de l’imagination.

Le même raisonnement peut-être reproduit pour l’énergie, les transports, la santé… Rien de désagréable ne doit être imposé par le haut. Les citoyens ont le droit de refuser quelque chose à condition qu’ils imaginent une solution de remplacement.

Cette solution peut être métalocale. Une communauté qui ne peut produire d’énergie pourra traiter les ordures d’une autre. Ce qui compte c’est que personne n’impose quoi que ce soit dictatorialement.

En résumé, il n’y a pas de décision à prendre pour les autres, il n’y a que des solutions à trouver ensemble, des solutions qui conviennent à ceux qui vont être touchés.

Je m’oppose à la vision du politicien comme décideur. Le décideur est un dictateur dès que ses décisions nuisent à des citoyens. Il justifie ses décisions au nom de l’intérêt général mais c’est lui-même qui détermine cet intérêt général (on se retrouve dans la situation dénoncée par Étienne Chouard). L’intérêt général ne fait alors que cacher des intérêts particuliers. Un politicien n’est pas là pour déciser mais pour aider les citoyens à trouver des solutions.

Notes terminales :

  1. Je prends très souvent, trop souvent, le TGV pour Paris. J’utilise donc un service qui a été imposé par le haut à beaucoup de citoyens qui n’en voulaient pas. Je ne vais pas être maso et ne pas prendre le train sous-prétexte qu’il n’a pas été voulu mais, au fond de moi, je me dis que si on voulait me mettre un TGV sous ne lez je ne serai pas du tout d’accord.
  2. En résumé, j’apprécie le TGV mais je trouve dégueulasse qu’il passe dans les jardins de certains Français.
  3. Si des gens ne veulent pas d’une nouvelle voie parce qu’ils vont la considérer comme une nuisance, personne ne doit la leur imposer.
  4. Le progrès n’est pas la dictature.
  5. On peut essayer de faire changer d’avis les citoyens victimes de nuisance en leur proposant un avantage, une rente à vie par exemple, en leur offrant une maison ailleurs… Mais je crois qu’on ne peut pas s’assoir sur leur avis comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui.
  6. Si malgré toutes les offres ils ne sont toujours pas d’accord, il faut voir si ailleurs des gens accepteraient la nuisance. Si personne n’est d’accord, c’est qu’il y a un problème. Je trouve alors gonflé qu’un mec qui ne vivra pas devant la nouvelle voie décide tout de même de la construire. Il prend cette décision au nom de l’intérêt général car elle va arranger beaucoup de gens (moi notamment), c’est vrai, mais surtout parce qu’elle ne va pas lui nuire à lui. L’intérêt général est une notion toute relative.
  7. Je ne propose aucune solution miracle mais je crois que nous devons prendre garde aux mesures dictatoriales sous prétextes qu’elles servent l’intérêt général qui, trop souvent, a bon dos.
  8. L’intérêt général ne peut pas être décidé à la majorité. La majorité est toujours pour la création d’une nouvelle voie qui lui facilitera la vie car la majorité ne vit pas près de la voie. L’intérêt général, c’est la dictature de la majorité sur les minorités.