Thierry Crouzet

L’art de la guerre

Je reste fidèle aux idées exprimées dans Le peuple des connecteurs. Voter n’a plus de sens dans un monde complexe où les élus n’ont aucune chance de mener à bien leurs réformes. Voter pour un Président est l’une des pires mascarades de notre temps. Voter pour une assemblée législative est tout aussi dérisoire.

À mon sens, le vote conserve son intérêt à l’échelle locale, quand d’une certaine manière les moyens d’agir subsistent (mais tout juste), et lors de référendums, quand il s’agit d’exprimer un choix de société (on choisit ce qui nous paraît bon, pas ce qui marchera).

Pour autant, je ne condamne pas le vote. Comme je l’ai écrit dans Le cinquième pouvoir, une élection est l’occasion d’exprimer des idées et de débattre. C’est une grande chance dont nous devons nous saisir. Voilà pourquoi j’ai suivi cette campagne présidentielle, pourquoi je me suis engagé de temps à autres, notamment ces deux dernières semaines pour l’organisation d’un grand débat sur internet.

Mais ce débat n’aura pas lieu

Le seul intérêt à mes yeux d’une élection est en train de s’évanouir. Car c’est au premier tour d’une présidentielle que le débat présente un intérêt, lorsque nous voyons des idées diverses s’opposer. Entre les deux tours, nous retrouvons en général les tenants de l’establishment, trop souvent pieds et poings liés à de vieilles alliances, incapables d’innover.

Pourquoi n’avons-nous pas réussi à organiser ce débat ?

  1. Le pluralisme a été piétiné par une partie des organisateurs. Pour certains (ceux qui n’ont pas publié le second communiqué du mercredi 11), la diversité des idées n’avait justement peu d’intérêt, il fallait se concentrer sur les quatre vedettes, organiser un débat à quatre, parler de ce qui intéresse les Français.
  2. Ils ont tenu cette position irrespectueuse du pluralisme alors même que Nicolas Sarkozy avait annoncé qu’il refusait un débat à quatre, justement au nom du pluralisme, et cela dès le 3 avril. Du coup, Sarkozy est devenu le défenseur des petits, c’est un comble. Il m’est arrivé de penser qu’il avait ses pions chez les opposants du débat à douze et qu’il avait piloté cette affaire. Je ne le crois pas aussi machiavélique. Dans ce cas, la position des opposants au débat à douze est tout simplement incompréhensible (leurs arguments techniques ne tenaient pas : des débats à douze se déroulent parfois lors des primaires américaines et d’autres possibilités existaient). Il ne tenait qu’à nous d’innover.
  3. Proposer un débat à quatre a bien sûr offensé les huit autres candidats, qui pour la plupart se sont empressés de refuser la tenue de débats de rattrapage. J’approuve leurs réactions. Les candidats à une élection n’ont pas à être décrétés petits ou grands avant le scrutin. Qualifier a priori les uns ou les autres de grands, c’est antidémocratique car c’est, jusqu’à preuve du contraire, les électeurs qui décident le jour du scrutin. Traiter un candidat de petit, c’est méprisant.
  4. Nous autres partisans du pluralisme avons été maladroits. Nous avons initialisé l’organisation du débat, puis nous avons contacté les grands médias et les avons introduits un à un dans la boucle. Plutôt que d’amener les grands médias sur notre terrain, internet, nous nous sommes laissés attirer sur le leur.
  5. Ce fût une erreur fatale. Ils n’ont jamais organisé de débat au premier tour et il n’y avait aucune raison qu’ils le fassent cette fois. L’avenir ne leur appartient pas, il nous faut nous mettre cette réalité dans la tête, il nous faut arrêter de succomber à leurs vieux charmes. Nous sommes l’avenir, ils appartiendront à cet avenir en venant sur notre terrain. Ils peuvent nous apporter beaucoup mais je suis persuadé que nous pouvons leur apporter encore plus.
  6. En attendant, leur terrain, c’est le star système et non pas la démocratie. Ils n’ont aucune idée que de multiples longues traînes apparaissent dans tous les domaines, en politique notamment. Ils ne savent que se concentrer sur le haut de l’iceberg et ne veulent pas voir que les choses importantes se passent ailleurs, notamment dans le web underground.
  7. En fait, nous autres blogueurs n’avons pas cru en notre capacité d’organiser le débat, non pas en notre capacité technique, mais en notre capacité à convaincre les douze candidats. Nous avons voulu bénéficier de plus de puissance, une puissance qui s’est malheureusement concentrée en vain sur les quatre candidats.
  8. En annonçant un débat à quatre, ce malgré la volonté de certains de faire débattre les huit autres en parallèle, nous n’avons trouvé que peu d’appuis dans la blogosphère massivement pluraliste. Heureusement, j’ai envie de dire.

Je suis maintenant convaincu que, si nous avions tenté d’organiser un débat à douze, si nous avions campé sur nos positions, nous aurions eu un débat. Peut-être pas à douze mais à dix sans aucun doute. Et la démocratie y aurait gagné.

J’espère qu’à l’avenir nous mesurerons mieux nos spécificités et que nous les défendrons fermement.

J’espère que, plutôt que de succomber aux charmes des grands médias, nous serons capables de leur apporter des idées nouvelles et de les aider à se renouveler. Nous n’avons pas assez joué gagnant-gagnant dans cette aventure. Nous n’avons pas su ajouter nos forces.

J’espère que nous allons très vite nous remettre à travailler ensemble et cette fois aboutir.

PS. Alors pourquoi j’ai accepté de signer les communiqués ? J’ai espéré jusqu’au bout que, en restant dans la boucle, je pourrais la tirer vers le pluralisme. Le 5 avril, plusieurs d’entre-nous, ont refusé de signer un communiqué non pluraliste, faisant pression pour un communiqué plus ouvert. Nous avons obtenu une petite victoire qui m’a laissé espérer. Au final, tout ce que nous avons obtenu, c’est la publication d’un communiqué complémentaire le 11 avril.