Thierry Crouzet

La politique comme jeu de rôle

Je voudrais être franc avec vous, essayez de respecter mon idéal de transparence. Je ne crois pas une seconde que les candidats à la présidentielle aient la capacité de changer quoi que ce soit à la face du monde, pas même à celle de la France.

Cette position vous la connaissez mais il y en a une autre sur laquelle j’ai maintenu un certain flou ces derniers mois. J’aimerais remettre les choses au clair au sujet de mon engagement politique au sens traditionnel en commençant par un retour en arrière.

  1. Je ne supporte pas la mainmise des grands médias sur l’opinions des citoyens. Je crois que les médias sont responsables de l’immobilisme français. Dans leur volonté de simplification pour plaire au plus grand nombre, ils négligent ce qui est neuf dans le monde pour se complaire dans les affaires. C’est pareil dans tous les pays mais, ailleurs, aux États-Unis par exemple, les entrepreneurs, les scientifiques, les philosophes… tous ceux qui font et pensent le présent sont plus visibles, parce que les Américains ont compris que ces personnes étaient les forces vives de la nation. En attentant, en France, on nous bassine avec les BHL ou les Attali.
  2. Quand, en septembre 2006, Bayrou a tapé sur ces médias, j’ai tendu l’oreille. J’ai même décidé d’interviewer Bayrou dans mon nouveau livre car, quand on tape sur les médias dominants, c’est pour se tourner vers les médias émergeants. Avec Carlo Revelli d’Agoravox, nous étions aux anges. Nous nous sommes dis que nous pouvions nous battre contre le duel Sarko-Ségo imposé a priori.
  3. Lors de ma rencontre avec Bayrou, j’ai apprécié l’homme. En acceptant mon invitation à la république des blogs, il m’a fait comprendre qu’il savait que quelque chose de fort bougeait de ce côté. Dès lors, il s’est mis à reprendre à son compte l’émergence d’un cinquième pouvoir.
  4. J’ai découvert à cette occasion l’idée centrale de Bayrou : le gagnant-gagnant, son refus des vieux clivages. Cette idée je la partage, je crois que nous ne règlerons les problèmes du monde, pas seulement ceux de la France, que par une telle approche.
  5. À partir de là, aussi suite à des rencontres comme celle de Quitterie Delmas et Virginie Votier, je suis devenu un supporter de Bayrou plutôt que d’un autre.

Mais attention, je suis loin d’être devenu un militant. Mon engagement a tout de suite été intéressé.

  1. La campagne présidentielle était l’occasion de tester l’influence du cinquième pouvoir. Serions-nous capable de casser le duel imposé par les médias ?
  2. Pour vivre de l’intérieur la campagne, je devais choisir un camp.
  3. Je suis joueur, il était donc impensable de choisir un des deux favoris poussés par les médias. Si je voulais avoir la preuve que le cinquième pouvoir avait une quelconque influence, je devais participer à l’ascension d’un outsider, pour ne pas dire d’un looser. J’en avais choisi deux en fait, aidant aussi Rachid Nekkaz.
  4. Se ranger dans le camps d’un outsider présentait pas mal d’avantages. En septembre Bayrou était seul, donc à l’écoute de toutes les voies. Nous autres blogueurs pouvions nous adresser à lui, il répondait à nos mails. Nous avions une influence infime mais une influence tout de même. D’une certaine manière, nous pouvions faire bouger les lignes. Du côté de Sarkozy ou de Ségolène la marge de manœuvre aurait été plus réduite, surtout en quelques mois.
  5. Je ne suis pas sociologue donc me placer à l’intérieur du système observé ne m’a jamais posé de problème. Je suis un activiste du cinquième pouvoir pas son théoricien extérieur.

Le scénario était parfait mais il ne s’est pas déroulé comme prévu.

  1. À partir de janvier, suite au travail de l’automne, Bayrou est monté dans les sondages. Au même moment, j’ai senti qu’il devait inventer quelque chose pour provoquer un électrochoc dans l’opinion. J’ai alors publié quelques articles critiques. Je voulais souffler quelques mesures à Bayrou, c’était très prétentieux, ça n’a pas marché.
  2. Les sondages continuaient à monter, mon idée réitérée de dissoudre l’UDF ne pouvait pas passer. Pire, le canal de communication ouvert en direction des blogueurs se ferma peu à peu (seuls Nicolas Voisin et Jean Véronis réussirent à passer un peu de temps avec Bayrou… mais pour l’interviewer pas pour penser avec lui sa politique). Avec sa popularité croissante, Bayrou focalisa son attention sur ces mêmes médias rejetés quelques mois plus tôt.
  3. La vague initialisée à l’automne finit par déferler en mars sans que jamais n’arrive la seconde vague qui aurait du être déclenchée en janvier. Tout ça était prévisible, évident, mais les stratèges de la campagne de Bayrou prenaient le jeu trop à cœur pour être lucides.
  4. Après son échec du 22 avril, Bayrou ne renvoya pas l’ascenseur au web. En 2002, le président Sud Coréen avait été plus fairplay, accordant, la primeur de son premier interview d’élu au web. Bayrou aurait pu l’imiter pour son premier discours de perdant. Non. Il a encore une fois manqué sa chance, préférant l’audimat à la construction d’un véritable mouvement de fond.
  5. Sarko et Ségo se retrouvèrent au second tour. Nous avions échoué à casser le duel. La partie était terminée. Pour moi, battre Sarko ou Ségo n’était pas un objectif en soi. Je n’ai rien contre eux parce que j’estime qu’ils seront inoffensifs (à grande échelle ce qui n’empêchera pas certains de concitoyens d’en pâtir… nos élus nationaux ne conservant à mon sens qu’un pouvoir de nuisance).

Je vais maintenant passer aux aveux.

  1. Par le passé, quand il m’est arrivé de voter, il y a longtemps, j’ai toujours donné ma voix à la droite. Ma raison était simple : je croyais que la droite privilégiait les solutions proposées par les citoyens plutôt que celles proposées par l’État. Pour moi, l’État est un monstre déshumanisé. Aujourd’hui, ma vision idyllique de la droite s’est dissipée. Je ne me sens pas de droite, pas plus du centre, pas plus de gauche. Je pense que nous devons nous positionner sur de nouveaux axes.
  2. Je n’ai jamais lu le programme présidentiel de François Bayrou, pas plus ceux de ses adversaires. Je me fous de leurs positions car elles sont archaïques. C’est comme les livres d’Amélie Nothomb, je ne les lis pas parce que je sais qu’ils ne survivront pas au siècle. Idem pour la presse que je ne lis pas. Je n’ai lu qu’un programme, celui de Bové parce qu’il est radical (et pas moins archaïque par bien des points).
  3. Je me contente de m’informer sur ces sujets au travers du bruit de fond ambiant. Il est si puissant qu’on peut facilement donner l’illusion d’être au courant de tout (d’ailleurs il n’y a rien d’autre que ce bruit).
  4. Quand je lis, je préfère me consacrer aux penseurs lucides de notre temps comme Anderson ou Wolfram ou me plonger dans les classiques.
  5. Je suis un joueur, je ne l’ai jamais caché. Pour moi, cette campagne fut l’occasion d’une magnifique partie de jeu de rôle en grandeur nature. J’ai retrouvé des sensations que je n’avais pas connues depuis vingt ans. J’ai rencontré de nouveaux amis, nous avons passé de superbes moments. C’était grisant. S’il fallait recommencer, je referais le choix de Bayrou. Je continue de penser que c’était le bon cheval parce qu’il a défendu une idée essentielle pour l’avenir de l’humanité.
  6. La vie n’est pas une affaire sérieuse en elle-même. En revanche, la survie de la vie et son épanouissement sont autrement plus capital car la vie est une fête magnifique pour qui l’éprouve. La politique traditionnelle est trop sérieuse. Toutes ces personnalités politiques sont graves, tristes à mourir, elles se sont assignées une tâche absurde et ennuyeuse.
  7. Dans la vie, il y a un temps pour les loisirs, la campagne en fut un pour moi, il y a un temps pour les engagements profonds. Je suis persuadé que nôtre monde est en danger et que nôtre devoir vis-à-vis des générations futures est de le sauver.
  8. Nous avons de vrais combats à mener : pour la liberté, pour la transparence, pour l’auto-organisation, pour l’action locale… Autant de sujets qui n’ont jamais été évoqués par nos élus et qui seront pourtant au centre des préoccupations du siècle à venir.
  9. Je ne désespère pas d’éveiller nos politiciens à ces thèmes. Ils sont de merveilleuses machines à faire circuler les idées. Il faut utiliser leur force mais il ne faut pas se leurrer quant à leur pouvoir. Dans notre monde complexe, le pouvoir s’émiette, d’où la nécessaire montée en puissance d’un cinquième pouvoir.

Pour moi la partie est terminée. Il est temps de revenir aux choses fondamentales. Je me fiche bien de savoir qui sera élu dimanche prochain. Quoi qu’il advienne, j’espère que nous arriverons à travailler ensemble.