Thierry Crouzet

Le dilemme du prisonnier

Imaginez. Vous êtes un homme libre, avec un autre homme libre vous êtes en lutte contre les mysticocapitalistes et ils vous emprisonnent, vous enfermant chacun dans des cellules isolées. Ils commencent alors à vous interroger afin d’établir votre culpabilité.

Cette célèbre situation dite dilemme du prisonnier se produit sans cesse dans la vie quotidienne. Nous nous trouvons souvent face à un choix cornélien : faut-il collaborer ou trahir ?

Par exemple, si un commerçant baisse le prix de ses produits (forme de trahison de la concurrence), il gagne. Mais si ses concurrents suivent, tout le monde perd. Si personne ne baisse les prix, tout le monde gagne.

Tit for tat

Ces formes schématiques de coopération/trahison peuvent se jouer dans deux cadres très différents.

Au début des années 1980, Robert Axelrod étudia cette seconde situation et rassembla ses travaux dans The evolution of Cooperation en 1986.

Il découvrit que dans d’une société de joueurs qui se retrouvent souvent face-à-face, la meilleure stratégie est « dent-pour-dent, œil-pour-œil » (tit for tat en anglais). Si, au cours d’une partie, un joueur trahit, son adversaire trahira lors de la partie suivante. Et ainsi de suite.

Immédiatement, on voit que si un joueur coopère, son adversaire coopère lors de la partie suivante. Si deux joueurs qui appliquent cette stratégie se rencontrent, ils vont collaborer longtemps.

Le méchant

Je voudrais maintenant reprendre un exemple donné par Henri Alberti dans un de ses commentaires.

Des hommes se promènent dans le désert. Un étranger arrive, un gros balaise, il leur pique leur gourde, boit leur eau et leur distille le restant en échange de services. Le balaise, associé à l’ultracapitaliste, assujettit les gentils promeneurs en esclaves. Le méchant ou le traitre serait donc toujours gagnant.

Axelrod montre que c’est vrai dans un monde où les gens ne se retrouvent jamais face-à-face. Mais nous vivons en société. Les gens ont des adresses, des identités, on ne disparaît pas après ses mauvais coups. Il faut rejouer, et rejouer encore. La situation est alors toute autre. Axelrod écrit :

La coopération basée sur la réciprocité [tit for tat] peut démarrer dans un monde majoritairement non coopératif, elle peut se développer dans un d’environnement complexe et elle peut se défendre elle-même une fois qu’elle s’est répandue.

Dans une société peuplée uniquement de traitres, le gentil est perdant. Quand il débarque, il commence par collaborer, se fait punir, puis va trahir à son tour. Il sera alors débiteur de son erreur initiale et ne se refera jamais.

En revanche, si les gentils arrivent en bande, même toute petite, ils vont vite gagner plus que les méchants et, peu à peu, se faire une place prépondérante, jusqu’à imposer leur stratégie. Axelrod démontre que, une fois installée, la stratégie tit for tat ne peut être battue.

La coopération peut ainsi apparaître dans un monde de brutes. Tit for tat est une stratégie puissante parce que :

Comme le dit très bien Axelrod, être méchant peut sembler prometteur mais, sur la durée, cette stratégie détruit l’environnement qui lui permet de réussir.

Par exemple, dans le Midi, beaucoup de restaurateurs arnaquent les touristes juste parce qu’ils sont de passage. Lorsqu’un indigène arrive pour la première fois, il se fait rouler lui aussi. Alors de moins en moins d’indigènes ne viennent. Et l’hiver le restaurant est vide, la faillite presque assurée. Tous les commerces qui appliquent cette stratégie sont condamnés à court terme.

L’évolution minimise le nombre de méchants car ils ne sont pas adaptés à la vie en société. Ils apparaissent au grè des mutations malheureuses. Ils sont des bugs que nous devons supporter dans l’espoir d’autres bugs positifs.

Certes, il y a encore trop de méchants. Mais je voudrais me hasarder à une hypothèse. Dans notre société de plus en plus interconnectée, il deviendra de plus en plus difficile de jouer une fois et de disparaître. L’interdépendance grandissante devrait favoriser tit for tat, c’est-à-dire la coopération.

Une fois que tous les clients d’un restaurant pourront consulter sur leur mobile les critiques des clients précédents, la trahison deviendra une pratique de plus en plus délicate.

À mon sens, le web n’est pas en train de devenir coopératif à cause de quelques innovations 2.0 ou de quelques manœuvres commerciales 2.0 mais parce que, en mettant de plus en plus de gens en relation, il favorise la coopération durable. Le 2.0 serait une conséquence du web lui-même et de toutes les technologies d’interconnexion.

En prime, comme le montre Axelrod, cette coopération n’a pas besoin de coordination centralisée, elle peut s’entretenir elle-même, ce qui paraît la méthode la plus économique et la plus efficace.

Plus nous nous dirigeons vers un monde massivement interactif, plus la collaboration se développera. Le web 2.0 ne fait que nous faire pressentir un nouveau potentiel collaboratif. Nous sommes en train d’inventer une nouvelle société.

Combien j’aimerais que nos politiciens soient conscients de cette évolution et que nous n’ayons pas à nous battre contre eux. Trop souvent ils jouent la trahison plutôt que la coopération. Nous devons les interconnecter de telle façon que plus aucune de leurs paroles ne soient off. En open source, la trahison est quasi impossible.

En résumé, dans les villages isolés, la grande proximité des individus favorisait la coopération. Dans les sociétés de plus en plus vastes, l’étranger pouvait survenir, trahir et partir (d’où sans doute la peur de l’étranger exprimée par le mythe dionysiaque). Le réseau rendra les étrangers moins étrangers. Il favorisera la coopération à une échelle que l’humanité n’a jamais connue. Sans doute aurons-nous besoin de cette force pour éviter le pire. Je reste optimiste même après la lecture du livre de Lovelock.