Thierry Crouzet

Serial suicide

Vendredi après-midi, je reçois un coup de fil de Jérôme Colombain de France Info. Il voudrait avoir mon avis au sujet des tentatives de suicides de trois jeunes corses, suicides soit disant provoqués par les blogs.

Je n’avais pas entendu parler de cette histoire. Mais en discutant avec Jérôme, j’ai trouvé que ce procès fait aux blogs ressemblait à celui fait durant les années 1980 au jeu de rôle. Jérôme a enregistré mon avis et il l’a diffusé samedi matin sur France info.

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C’est donc hier matin en allant de chez moi à Montpellier que j’ai entendu le reportage. Les propos de Xavier Pommereau m’ont rendu fou de rage. Je viens de découvrir un nouvel ennemi de la liberté d’expression. Tout ce qu’il a dit, et que France Info a diffusé sans le moindre commentaire, est très grave, bien au-delà du drame corse.

Une nouvelle fois, les conservateurs se servent de cette affaire pour s’attaquer à internet, s’attaquer à cet espace décentralisé et auto-organisé qui préfigure un nouvel ordre de la société humaine. Nous nous retrouvons encore une fois dans la confrontation que je dénonce de plus en plus souvent entre les conservateurs/pollueurs et les hommes libres.

Sur son blog, Jérôme Colombain est tout aussi énervé que moi. Je crois qu’il faut analyser calmement cette histoire aussi dramatique soit-elle pour les familles des victimes.

  1. En France, il y a en gros 160 000 tentative de suicide pour 12 000 réussites chaque années. On a donc 0,25 % de la population qui tente de se suicider chaque année (source doctissimo).
  2. 75 % des suicides concernent les jeunes. On aurait donc 120 000 jeunes qui tentent de ce suicider, c’est énorme (j’ai du mal à croire ce chiffre).
  3. Il y a en France en gros 5 millions de blogueurs, soit 8 % de la population. Logiquement 8 % des tentatives de suicide devraient donc concerner les blogueurs.
  4. Les blogueurs sont surtout des jeunes. Pratiquement un jeune sur deux tient un blog. Donc il est très probable que les jeunes qui tentent de se suicider soient blogueurs.
  5. Il serait surtout intéressant de savoir si les jeunes qui tiennent un blog se suicident plus que ceux qui n’en tiennent pas. Franchement, je ne serais pas surpris de découvrir que les blogueurs se suicident moins. Si c’était le cas, ce serait un beau direct du droit dans la gueule des conservateurs.

Je voudrais en revenir à l’intervention de Xavier Pommereau. Il passe sous silence le caractère viral du suicide, Michael Gladwell parle très bien de ce phénomène dans The tipping point.

Un suicide peut en entraîner un autre. Si les blogs sont ainsi capables d’amorcer une réaction en chaîne quand est-il de la télévision ou de la radio ? Il est totalement stupide d’accuser internet alors que ce n’est pas le média dominant.

Certes les blogs permettent la communication personnalisée mais pas plus que le téléphone, le courrier ou les discussions dans les cours d’école.

Pour Xavier Pommereau, internet devient un catalyseur de suicide mais, pas la radio, où le même Xavier Pommereau s’exprime avec insouciance. Et si c’était à force d’entendre parler à télé ou à la radio de cette histoire que des jeunes se mettaient à se suicider ? Au fait, les suicides en chaîne ça existe depuis longtemps, même avant internet (on va finir par croire qu’il n’y avait rien avant le net).

Dans ces propos, j’ai entendu avant tout une attaque en règle contre notre média. La moindre occasion est saisie pour s’attaquer à notre espace de liberté. « Il faudrait réglementer d’avantage la circulation sur internet. C’est un véritable enjeu de santé publique. »

Nous devrions fliquer ou même fermer internet parce que c’est dangereux pour la santé. On aura tout entendu.

« Sur internet, on peut trouver tout et n’importe quoi », dit notre psychiatre à la noix. À la radio aussi il faut croire, car on lui a laissé dire n’importe quoi. Réglementons. Interdisons aux Français de s’exprimer car ils risquent de dire n’importe quoi. Commençons par les politiciens parce que souvent ils déraillent totalement avec leurs promesses impossibles.

Mais c’est justement parce qu’on peut tout dire sur internet, sans le moindre filtrage préalable, que nous avons une arme fantastique pour booster l’intelligence collective.

Le n’importe quoi est là mais des idées neuves surgissent, se renforcent, puis émergent peu à peu. L’open source, la coopération, la décentralisation, l’auto-organisation… Si on ne laissait dire que ce qu’il est de bon ton d’entendre, il ne se passerait rien. Nous nous enfermerions dans un conservatisme délétère.

N’oublions jamais que, si l’évolution ne s’était pas donnée carte blanche, nous ne serions même pas là. Il faut laisser la créativité s’exprimer, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises choses a priori, mais des choses qui parfois prennent du poids et deviennent essentielles.

Pourquoi s’attaquer internet et pas aux autres médias ? Parce qu’internet n’est pas contrôlé par une minorité et n’est pas contrôlable. Alors on veut s’attaquer à ce monstre qui ressemble d’ailleurs à nos adolescents qui échappent peu à peu à leurs parents. C’est justement la condition de l’émancipation.

Je trouve déplorable que ces tentatives de suicide, évènement douloureux pour les familles, soient utilisées afin de régler des comptes d’un enjeu planétaire. Je suis conforté dans l’idée que la guerre a commencé.

PS : Et si je parle de cette affaire c’est parce que je ne peux pas me taire (référence mes propos sur le succès des blogs).