Thierry Crouzet

La fin de l’esclavage…

En 1765, à Londres, le docteur William Sharp recueillit Jonathan Strong, un esclave noir de 16 ans battu et laissé pour mort par son maître. Granville Sharp, en se rendant au cabinet médical de son frère, découvrit l’état déplorable de l’adolescent et décida de le secourir à son tour.

Deux ans plus tard, Jonathan avait retrouvé la santé et son maître voulut se le réapproprier pour le vendre à un planteur de Jamaïque. Granville Sharp s’opposa à cette transaction et défendit Jonathan devant les tribunaux. Il devint ainsi le premier abolitionniste anglais.

À cette époque, sous le règne de Georges III, pendant que l’Amérique gagnait peu à peu son indépendance, les bourgeois employaient couramment des esclaves et personne ne remettait en cause cette situation. Les Britanniques jugeaient sans doute incompatible la liberté avec l’expansion coloniale. Faire vivre les plantations sans esclaves paraissait impossible.

Granville Sharp publia en 1769 un premier essai contre l’esclavage et dès lors milita pour l’abolitionnisme. Après dix-huit ans d’évangélisation, il ne réussit toutefois pas à faire évoluer les mentalités. Sharp n’avait aucun pouvoir, aucune influence auprès des entrepreneurs et des politiciens. Personne au sommet de la société ne se rangea à sa cause. Personne ne proposa d’imposer par le haut l’abolition de l’esclavage comme l’avait fait en 1761 le Marquis de Pombal au Portugal (au sujet de Pompal lire absolument La Frontière de Pascal Quignard).

Granville n’en renonça pas moins à se battre pour la cause qui lui semblait juste. Il finit par rencontrer des Quakers et ses idées raisonnèrent avec les leurs. Les Quakers, vingt mille en Angleterre, n’étaient pas puissants mais ils avaient la particularité de se considérer comme égaux les uns des autres. Cette égalité, érigée en valeur, les empêchait de se placer les uns au-dessus des autres dans des relations hiérarchiques. De fait, les Quakers formaient des communautés décentralisées.

Granville Sharp réussit à communiquer ses idées à l’une de ses communautés qui la propagea aux autres. Parce que les Quakers étaient décentralisés, ils n’attendaient aucune parole qui viendrait d’en haut. Ouverts, ils avaient l’habitude de s’influencer les uns les autres. Ils devinrent tour à tour les champions de l’abolitionnisme.

Après avoir éveillé les consciences des Quakers, Granville Sharp pouvait se mettre en retrait, d’autant plus qu’il rencontra en 1785 Thomas Clarkson. Si Sharp était un visionnaire, Clarkson était un vendeur. Il parla sans relâche de l’abolitionnisme à tous les gens qu’il croisait, contribuant pour beaucoup à populariser l’abolitionnisme.

C’est ainsi que, en 1833, l’Angleterre abolit l’esclavage. Le mérite en revint à William Willberfore, le porte parole des abolitionnistes au parlement. Comme souvent, un seul nom, celui d’un politicien, fut retenu.

J’ai découvert le détail de ce récit en lisant The Starfish and the Spider, un livre sur le pouvoir des structures décentralisées. Les auteurs, Ori Brafman et Rod A. Beckstrom remarquent que pour émerger par le bas les idées nouvelles ont besoin :

  1. d’un catalyseur, Granville Sharp, qui va faire émerger l’idée elle-même,
  2. d’un premier réseau décentralisé qui va récupérer l’idée, les Quakers,
  3. d’un champion qui va la propager hors du réseau initial, Thomas Clarkson.

Sans le réseau initial et sans vendeur, l’idée reste confinée à un petit cercle. Nous ne devons pas oublier ces deux vérités.

Pour ma part, je me sens dans la peau d’un catalyseur, surtout pas dans celle d’un champion. Nous avons la chance avec internet de pouvoir créer des réseaux en un rien de temps (mais ne craignons pas de nous connecter aux vieux réseaux existants pour gagner du temps). Il nous faut penser à recruter des champions, ne pas avoir peur d’aller les chercher dans les zones poussiéreuses de la politique traditionnelle. Pour cela, nous allons devoir les convertir à nos idées.