Thierry Crouzet

Schizophrénie… la suite

Je voudrais réagir à l’intéressant commentaire de Vincent suite à mon papier sur la schizophrénie du libéralisme.

Tout d’abord une précision. Un pouvoir local peut être central. Un maire est un pouvoir local et central. J’oppose central à distribué. Central est un synonyme de hiérarchique pour moi, en ce sens qu’une pyramide a un sommet qui se trouve au centre de la structure (alors qu’un réseau distribué n’a pas de centre… bon, on ne va pas faire de la géométrie).

Hobbes reconnaît la nécessité d’encadrer la sauvagerie humaine. Il tente de justifier la nécessité d’une hiérarchie de managers, donc une pyramide… En tout cas c’est ce que j’ai compris en lisant des commentaires à son sujet.

Mais ce que pensait exactement Hobbes (outre le fait qu’il a totalement tort mais c’est une autre histoire) est hors sujet. On peut l’oublier pour lire ce que j’ai écrit.

Pour moi, dès qu’on pense qu’il faut protéger les hommes d’eux-mêmes, on est contre le laissez-faire. Qui décide quand il faut protéger ? Sinon d’autres hommes qui se placent dans un rapport hiérarchique par rapport aux autres. Par exemple, je n’aime pas les doctrines de gauche parce qu’elles sont toutes convaincues qu’il faut protéger les hommes d’eux-mêmes.

Je crois que personne ne sait ce qui est bon pour les autres. Penser disposer de cette aptitude est très prétentieux. Tous les managers, consciemment ou non, font preuve de cette prétention. Ils la manifestent souvent par le port du costume qui renforce leur autorité (pas naturelle du tout).

Du moment que tu as un manager, que tu acceptes cet ordre des managers, tu n’es pas dans une logique du laissez-faire puisque, à un moment ou à un autre, le manager ne te laissera pas faire.

Je sais bien que le laissez-faire absolu n’existe pas puisque les contingences s’imposent à nous. Toutefois il y a une énorme distance entre les contingences et les managers qui ne me paraissent pas du tout contingents, puisqu’on peut vivre sans eux (c’est le sujet de tous mes livres).

Il y a une autre cause possible d’incompréhension entre les libéraux et moi. Je ne fais pas de différence entre les contraintes imposées par l’État et celles imposées par les hommes eux-mêmes. Mon ennemi n’est pas plus l’État qu’un manager. Je les range dans le même sac, même s’ils ne tirent pas leurs revenus des mêmes sources.

Si, en tant que libéraux, on croit que le marché peut s’autoréguler sans organe de contrôle pourquoi ne pas croire que les hommes peuvent faire de même ? C’est ma question.

Personnellement, je crois que si le marché peut fonctionner librement, les hommes aussi. Je ne limite pas la liberté aux échanges économiques. Je suis même persuadé que sans liberté généralisée le libéralisme économique sera toujours défaillant.

Si les hommes individuellement ne sont pas capables de dire non, rien n’empêchera un pollueur de polluer car ses employés lui obéiront. Le libéralisme défaille aujourd’hui car il est bancal, s’appuyant sur l’autorité des managers (sans parler de celle de la pression financière).

Quand les libéraux souhaitent moins d’État, je suis d’accord mais je ne les comprends pas du tout quand ils ne souhaitent pas moins de management. L’État est un système de management comme un autre. D’où la schizophrénie.

Notes

  1. Tu trouves que les gens vivent de mieux en mieux Vincent ! On ne voit vraiment pas les choses de la même façon j’ai l’impression. Han Rosling montre qu’en pourcentage les indicateurs de santé, de revenu… sont positifs. En pourcentage, pas en nombre. Ils n’y a jamais eu autant de gens en souffrance sur terre. Quant à la santé spirituelle de nos contemporains, je ne me hasarderai pas à dire qu’elle va pour le mieux. Je trouve en général les gens plutôt déprimés, ne se réveillant que lors des finales de coupe du monde.
  2. Tu évoques les pays qui ont adopté le libéralisme par opposition à ceux qui ne l’ont pas fait… Justement, le libéralisme s’est nourri du déséquilibre, de la différence entre la liberté des uns et des autres, c’est cette différence que je dénonce car elle trouve sa racine dans l’idée que certains hommes sont supérieurs aux autres et peuvent leur dicter leur volonté.
  3. Tu me dis que mon histoire de management ne fait pas partie de la doctrine libérale. C’est justement le hic. Il faudrait organiser les tâches… alors il faut nommer des chefs. Je pense que nous pouvons fonctionner différemment, dans une vraie logique de liberté.
  4. Mon opposition est totale sur cette idée d’une gouvernance à deux vitesses. Laissons l’économie se débrouiller mais fliquons les hommes. Réveillez-vous, nous vivons déjà dans ce monde et c’est de ce monde que nous ne voulons plus.