Thierry Crouzet

Qu’est-ce qui est bon ?

Pour filtrer la multitude des contenus proposés sur le web, il faut être capable de répondre à cette question ou plutôt se demander ce qui est bon pour soi.

Pour Platon, le beau découle d’une proximité avec les idées abstraites, sorte de code génétique du monde. Pour Aristote, il découle d’un accord avec la vérité. Beaucoup de philosophes après eux ont essayé de définir le beau. Tout cela se termina par la mort du beau en soi, par le coup de maître du Marcel Duchamp qui montra que n’importe quel objet pouvait être beau pour peu que nous décidions de le voir beau.

Personnellement, j’ai une vision assez utilitariste du beau. Pour moi, c’est ce qui survit. Tant qu’une œuvre intéresse des hommes, nous pouvons lui prêter une certaine qualité. Plus elle dure, plus elle doit avoir en elle quelque chose de profond.

Harry Potter restera une œuvre intéressante tant qu’il y aura des hommes pour la lire. Il en va de même de La recherche du temps perdu. Quant aux œuvres éphémères, elles vivent par les enregistrements qui témoignent d’elles. Et si leurs auteurs refusent toute trace, ils refusent par là-même de se confronter au temps, donc aux regards des autres hommes, ils refusent de jouer collectif et, de ce fait, ils ne m’intéressent pas.

La vision utilitariste du beau nie le beau en soi, puisque une œuvre n’est jamais universellement admirée. Il n’existe plus que des beaux communautaristes. Nous disposons alors de plusieurs façons de mesurer le beau objectivement.

  • Nombre de personne qui connaissent l’œuvre (audimat ou taille de la communauté).
  • Temps cumulé par l’humanité au contact de cette œuvre (Harry Potter enterre La recherche du temps perdu pour les siècles à venir).
  • Nombre de gens qui ont parlé de cette œuvre (buzz).
  • Nombre de gens qui ont parlé de l’œuvre en tenant compte du nombre de gens qui ont parlé de ces gens et ainsi de suite (Google ranking – Proust devance alors peut-être Kathleen Rowling).
  • Temps écoulé depuis que l’œuvre existe et qu’elle continue à toucher des hommes (test de postérité ou de longévité).

Ce dernier critère retient toute ma faveur. Du moment qu’une œuvre me fait vibrer, même si je suis le seul à l’admirer, elle est de qualité. À un certain moment de ma vie, Salvador Dali me touchait, ses œuvres avaient de la qualité. Aujourd’hui, elles me répugnent, elles n’ont plus de qualité.

Si nous voulons donc filtrer le web, il faut construire des filtres personnalisables. Ils devront apprendre de notre histoire et réussir à pêcher dans la multitude des contenus disponibles ceux qui peuvent nous intéresser. Ainsi le web ne sera jamais médiocre pour nous.

Les critères quantitatifs, les seuls objectifs, les seuls aujourd’hui mis en œuvre sur le web, n’ont aucun autre intérêt que de nous dire ce qui est à la mode. Les critères qualitatifs, qui ne peuvent qu’être relatifs, ne dépendront que de nous-même.

Notes

  1. Comme les filtres ne seront jamais parfaits, toujours quelque peu perméables, ils nous laisseront toujours la chance de sortir de nos domaines de prédilection pour en découvrir d’autres.
  2. Par ailleurs, ces filtres reposeront essentiellement sur l’expériences des autres utilisateurs, donc sur leurs recommandations, ainsi nous ne seront jamais enfermés dans un univers étriqué car chacun de nous a un parcours unique.
  3. Les filtres par recommandation inaugurés par Amazon n’en sont qu’à leur balbutiement. En général, ils ne tiennent pas compte de notre expérience utilisateur…
  4. Le temps consacré à la création d’une œuvre peut-il entrer en compte dans la mesure de sa qualité ? Non, bien évidement. Un singe qui taperait à la machine pendant 20 ans ne surpasserait pas John Kerouac qui écrivit On the road en quelques jours.
  5. Mais Kerouac ne décida pas soudain d’écrire un livre culte. Il tourna autour du pot de longues années, années durant lesquelles il accumula la matière de son œuvre.
  6. Une œuvre a d’autant plus de chance de durer qu’elle enferme beaucoup d’expérience il me semble. Un jeune qui décide de devenir chanteur, qui trois jours plus tard diffuse un MP3 sur le net, ne fait que décider de devenir artiste. Il ne le deviendra que s’il accumule assez d’expérience pour créer une œuvre durable.
  7. Aujourd’hui y-a-t-il plus de talents dans le monde que par le passé ? Je crois que oui pour deux raisons. Nous sommes plus nombreux, donc la probabilité joue en faveur des talents. La culture est plus accessible, nous sommes mieux éduqués, donc nous avons plus de chances d’exprimer nos talents.
  8. Le bruit médiatique en revanche risque de décourager beaucoup de talents profonds, ceux qui justement cherchent à accumuler de l’expérience. À force de voir monter au pinacle des artistes qui n’ont d’artiste que le nom, on peut finir par se décourager.
  9. Au final, je ne suis pas sûr que notre époque produise plus de chefs-d’œuvre que les époques précédentes. Le nombre de chefs-d’œuvre n’est pas proportionnel à la taille de la population. Il suffit de regarder l’Athènes de Périclès ou la Florence des Médicis.
  10. Pour qu’un âge d’or survienne, il faut que les talents puissent s’exprimer, se stimuler et que les conditions extérieures les encouragent. Aujourd’hui, les deux premières conditions sont à coup sûr remplies grâce à internet. Je doute parfois pour la troisième, à cause de la prédominance des filtres universellement attachés au quantitatif.