Thierry Crouzet

L’art d’aujourd’hui

Je parle peu d’art même si j’ai consacré l’essentiel de ma vie à l’art. À un certain moment, il vaut mieux agir, c’est comme en politique. J’ai donc conçu ma vision de l’art il y a déjà quelques années et rien depuis ne m’a poussé à la questionner.

J’ai toujours considéré que les artistes devaient user des outils de leur temps. Ce n’est qu’avec ces outils qu’ils peuvent exprimer les particularités de ce temps et les transcender pour établir un dialogue avec les générations à venir. Ainsi ils développent un langage unique, qui était inaccessible à leurs prédécesseurs et qui ne présentera plus d’intérêt à leurs successeurs parce qu’eux-mêmes seront passés par là.

Internet est un outil d’aujourd’hui, donc potentiellement le support idéal de l’art d’aujourd’hui. De ce fait, il découle que 99,99 % des productions exposées dans les galeries ou les musées d’art contemporain n’ont rien d’artistique. Ces œuvres se contentent pour la plupart de répéter celles des générations précédentes, par exemple reproduisant à plus soif les installations inaugurées par Duchamp puis Beuys. Elles contentent les collectionneurs et les fonctionnaires mal avisés qui distribuent des subventions, c’est tout.

Tout cela m’ennuie au plus haut point.

Je ne suis pas touché ni physiquement ni spirituellement et encore moins intellectuellement. J’ai souvent l’impression de découvrir les œuvres de demeurés qui se prennent pour des virtuoses de l’abstraction.

Mais il ne suffit pas de photographier un tableau et de publier la photo sur un blog pour entrer dans l’art du vingt-et-unième siècle. Encore une fois, 99,99% des œuvres diffusées par internet ne sont que de pâles copies de celles du passées. Il me suffit d’écouter des MP3 pris au hasard sur MySpace pour frissonner mais pas d’émotion.

Un art d’aujourd’hui doit se construire avec les outils d’aujourd’hui. Ainsi, pour moi, l’art le plus vivant de ce début de troisième millénaire est l’architecture. En France, il ne se passe pas grand-chose de ce côté-là mais il suffit de se promener dans Londres pour comprendre que vivent près de nous des architectes géniaux.

Ils exploitent à fond toutes les techniques modernes exactement comme le firent leurs prédécesseurs de la renaissance. Nouveaux matériaux, nouveaux outils de modélisation, nouvelles conception de la circulation, intégration à l’environnement… Si je devais faire un autre métier, ce serait architecte.

Ma maison, vue depuis l'étang en 2004

À ce jour, je n’ai dessiné qu’une maison, la mienne. Mon expérience dans le domaine est donc réduite. Je crois toutefois qu’il existe une grande proximité entre l’architecture et les autres arts vivants d’aujourd’hui.

Si la programmation est un art, ce que je pense, c’est un art architectural. La photographie, aussi très vivante, est architecturale, notamment grâce aux séries et montages.

Il y a bien sûr la BD qui est l’art graphique le plus à la pointe aujourd’hui, animé par un maître comme Taniguchi. Quand je vois des artistes ambitieux peindre des toiles, j’ai envie de les plaindre. Ils passent à côté de leur époque, incapables de voir où elle bouge. Et la BD bouge parce que comme l’architecture elle utilisent les technologies modernes : PAO, infographie, palette graphique, nouvelles techniques d’impression…

Si l’écriture a toujours été architecturale, suffit de lire La Recherche du temps perdu ou Don Quichotte, elle le devient d’autant plus grâce à l’hypertexte qui nous permet de lier entre eux nos différents textes. Nous pouvons aussi plus simplement que jamais mettre en page nos textes dans l’espace. J’ai expérimenté cette voie avec Ne rien faire sans fainéanter.

Une double page de Ne rien faire...

Le blog aussi nous permet d’écrire différemment. Par exemple, je n’écrirais pas aujourd’hui ce texte si je n’avais pas publié mes textes précédents et si vous ne les aviez pas commentés. Cette dimension collective, son dynamisme, sa vitesse, changent l’art d’écrire. Elles engendrent nécessairement une écriture nouvelle.

Beaucoup d’auteurs privilégient les brèves, sous prétexte qu’on ne peut pas lire de textes longs sur écrans ou que les lecteurs sont pressés. Les quelques lecteurs de ce blogs démontrent qu’on peut publier des textes relativement longs. Par ailleurs, avec l’encre électronique le confort de lecture sera bientôt équivalent à celui du papier, donc chacun choisira la forme qui lui convient le mieux.

Il est encore tôt pour savoir si des auteurs nouveaux vont faire émerger des voix nouvelles grâce à internet. En tout cas, je parie que si notre époque produit des œuvres d’envergure elles seront publiées initialement sur le net. Ce n’est plus la collection blanche de Gallimard qui fait la littérature, c’est une certitude.

Notes

  1. Je suis en train de développer un plug-in WordPress pour exporter mon blog vers Word, puis vers Xpress afin de le transformer en livre. Je voudrais alors le relire chronologiquement pour voir si j’y retrouve une cohérence, si la lecture en reste possible… Ce sera une forme de test. Je mettrai le PDF sur lulu et vous pourrez tester avec moi.
  2. L’art contemporain me paraît avant tout allover. À la suite des monochromes, les sujets comme les points de focalisation disparaissent, laissant une grande liberté aux spectateurs, laissant la place à une forme d’interactivité (c’est aussi ça le blog).
  3. Alex nous a révélé l’existence d’une jeune artiste, WOOZMOON. Qu’elle se mette à la BD, c’est tout ce que j’ai à lui conseiller (dis-lui que je lui écris un scénario). Maîtriser le dessin n’est qu’un pré requis. Il faut maintenant qu’elle soit capable d’architecturer ses dessins, de leur donner une dimension spatiale… en plus d’abandonner l’expressionnisme un peu trop daté.
  4. J’ai pointé vers les photos de Nicolas Lespagnol parce qu’il joue avec l’architecture à plusieurs niveaux : sur la page avec les montages, dans l’espace avec ses photos doubles par exemple.
  5. La photo de Lény trouvée par Axel me paraît plus intéressante que Lény ne le croit lui-même. Elle est typiquement allover, typiquement architecturale, invitant simplement notre regard à fuir avec la perspective. Mais toi aussi Lény tu dois composer tes travaux, les mettre en cohérence dans l’espace. Il ne suffit plus aujourd’hui de produire des œuvres uniques à encadrer. Il faut les spatialiser comme le font les auteurs de BD les plus talentueux. Il ne faut pas chercher à vendre ses œuvres dans les galeries mais sur Amazon, dans des livres ou des DVD.
  6. Bon tout ça est très subjectif…