Thierry Crouzet

Le journalisme citoyen,
c’est de la foutaise

Je vais peut-être vous surprendre mais je n’ai jamais cru au journalisme citoyen, en tout cas dans la forme popularisée aujourd’hui sur les blogs et les sites collaboratifs.

Pour moi, un journaliste fait émerger de nouvelles informations en remontant à la source. Il nous fourni des données de première mains qu’il a pris garde de vérifier et de recouper, puis il les mets en forme pour les faire résonner.

Par PaccoTelle est ma conception du journalisme. Pour moi les chroniqueurs, commentateurs, analystes…, tous ceux qui font leur travail éditorial sans quitter leur bureau, en puisant dans la masse des informations déjà publiées par d’autres, notamment les communiqués de presse, ne sont pas des journalistes mais des éditorialistes. Ils interconnectent des informations et nous les montrent, au mieux, sous un jour nouveau.

Je ne mets pas les journalistes au-dessus des éditorialistes, je pense juste qu’ils ne font pas le même travail, qu’ils soient amateurs ou professionnels n’y change rien. Pour ma part, je me range parmi les auteurs, donc parmi les éditorialistes.

Sur internet, nous rencontrons presque exclusivement des éditorialistes, notamment spécialisés dans le jus de crâne. En effet, pour être journaliste comme je l’ai défini, il faut non seulement du temps mais aussi des moyens, que les amateurs n’ont pas ou ne se donnent pas.

Internet aide parfois à réveiller leur talent, il peut engendrer de nouvelles vocations mais il ne peut pas les démultiplier infiniment jusqu’à ce que nous devenions tous journalistes. S’il existe à côté des journalistes déclarés des journalistes citoyens, ils ne sont pas innombrables.

Par exemple, Agoravox publie essentiellement des éditos qui oscillent entre le coup de gueule et l’analyse plus ou moins objective. Il est très rare qu’une information de première main y apparaisse.

Agoravox n’est donc pas un site de journalisme mais, avant tout, un site dédié à la diffusion de la pensée d’éditorialistes. C’est très bien, j’y souscris, mais ne parlons plus sans cesse de journalisme citoyen.

En revanche, un jour, par accident, chacun de nous peut dénicher une information et avoir envie de la transmettre. Dans ce cas, nous nous transformons en indic, voire en journaliste occasionnel, mais il nous manquera alors, faute de pratique, l’art de mettre en forme nos trouvailles, art que cultivent jour après jour les éditorialistes en même temps qu’ils se créent une audience.

Ainsi un journaliste citoyen n’a souvent aucun poids si un journaliste affuté ou un éditorialiste ne l’aide pas à mettre en forme sa trouvaille. Disposer de plates-formes de publication ouvertes à tous ne nous rend pas pour autant journaliste. Il faut ajouter à ces services des fonctions d’interconnexion entre les indics et ceux capables de donner du poids à leurs informations.

Une fois ce problème résolu, il en reste un autre plus complexe. Que nous soyons journaliste occasionnel ou éditorialiste, il nous faut des outils de promotion pour amener de l’audience et attirer l’attention des citoyens, en tous cas si nous croyons que le cinquième pouvoir peut influencer la société.

Aujourd’hui, hors des sites des médias officiels et des portails des grands acteurs comme Google, il n’existe aucun service capable de générer une audience conséquente instantanément. Nous sommes condamnés à parier sur le buzz, à grappiller les lecteurs péniblement.

Le cinquième pouvoir agit aujourd’hui sur ce mode. Malheureusement, si nous ne trouvons pas vite une façon d’augmenter son audience par rapport à celles des médias officiels, l’enthousiasme qui anime le web 2.0 risque de se tarir.

Notes

  1. Nous sommes des infovores. Découvrir de nouvelles informations nous procure du plaisir.
  2. Dans les journaux et magazines, les éditos occupent une faible part de la surface éditoriale. Ce n’est pas un hasard. Si les éditos font briller leurs auteurs, ils intéressent peu les lecteurs qui préfèrent des faits, des astuces pratiques, des histoires…
  3. Pour gagner de l’audience, un service doit donner aux lecteurs ce qu’ils attendent. Tant que les services de publications collaboratifs ne publieront que des éditos, ils ne toucheront pas un large public.
  4. Juste un exemple. Ma femme a ouvert à l’automne dernier un blog local, roquerols.fr, un blog avant tout people et informatif (mis en stand by depuis la naissance d’Émile). Après trois mois de publication assez irrégulière, elle recevait 250 visiteurs par jour. Si elle avait persévéré (elle va s’y remettre), elle aurait sans doute aujourd’hui plus de 1 000 visiteurs quotidiens.
  5. Mon blog, purement éditorialiste, reçoit un peu plus de 1 300 visiteurs par jour. Je cible pourtant une audience a priori plus vaste, tous les citoyens francophones, j’ai publié plusieurs livres, les médias ont parlé de moi, des centaines de blogueurs ont linké vers moi… mais mon audience progresse peu. C’est logique : je suis un auteur, les auteurs, le plus souvent, se créent une audience après plusieurs années. Un auteur n’a pas de cible a priori, il se fabrique son audience en créant une communauté. Un auteur travaille dans la durée, ce qui est quelque peu antinomique avec l’instantanéité du web.
  6. Leçon. Pour avoir de l’audience, il faut cibler une audience existante et délivrer à cette audience une information qui l’intéresse. C’est ainsi que techCrunch a séduit les passionnés de technologie web partout dans le monde.
  7. Pour que les auteurs se fassent connaître, il faut les aider à créer des communautés de plus en plus larges, il faut leur faire partager les communautés d’autres auteurs…
  8. En ce moment, je réfléchis à un nouveau service qui réussirait à amener les journalistes citoyens comme les éditorialistes à gagner une plus grande notoriété… et, au passage, un peu d’argent.
  9. Quand on pense des services web, il ne faut jamais oublier qu’internet n’est pas qu’un média mais avant tout un territoire.