Thierry Crouzet

Devoir de différence

Je viens de lire avec plaisir Éloge de la différence d’Albert Jacquard, un texte publié en 1999 où Sarkozy a peut-être puisé l’idée d’une union méditerranéenne. Mais a-t-il compris la suite : notre monde a été pensé à une époque où nous étions 2 milliards. Ça ne marche plus. Nous devons tenir compte de l’interdépendance (la Méditerranée n’est pas un espace assez vaste, c’est la planète qui importe).

La finalité de l’école c’est de conduire l’enfant hors de lui-même pour qu’il puisse percevoir qu’il est, percevoir qu’il se construira en interconnexion, avec l’aide des autres, écrit Jacquard.

Il montre que nous ne nous réalisons que comme membre d’un réseau. Il écrit alors une phrase qui pourrait définir les connecteurs :

Je suis les liens que je tisse…

Pour que nos interconnexions soient fécondes, il faut qu’elles lient le dissemblable. Voilà pourquoi j’ai parlé d’un devoir de différence dans Le peuple des connecteurs, voilà pourquoi j’ai dit non à l’éducation qui nous transforme en bêtes à concours, nous empêchant chacun d’accumuler des connaissances qui nous sont propres.

Il nous faut, nous les éducateurs, nécessairement fabriquer des révolutionnaires, écrit Jacquard.

Par PaccoMais Jacquard lui-même ne doit-il pas être révolutionnaire ? Au-delà du système éducatif, totalement désuet, il faut revoir l’organisation même de la société, notamment sa gouvernance, tout comme la gouvernance des entités qui la composent, à commencé par nous-même.

Jacquard est trop accroché au principe de précaution. Certes il y a des choses qu’il vaudrait mieux ne pas faire, mais comment faire les autres si nous entrons dans un monde où nous disons non a priori ?

Jacquard pense trop comme les hommes qui ont pensé le monde lorsque nous étions 2 milliards, Marx et Tocqueville qu’il évoque. D’un côté, il affirme que la richesse d’une société provient de la diversité des caractères qui la compose, d’un autre, il aborde les problèmes globalement, niant justement les différences.

Pourquoi pas un principe de précaution global mais il faut laisser le champ libre à l’expérimentation locale, à l’échelle où s’expriment nos différences. Les sages doivent cesser de penser pour tous les autres. Ils ne le peuvent plus pour cause de la complexité croissante. Il faut privilégier l’intelligence collective.

D’ailleurs Jacquard, malgré sa prudence, admet que « l’évolution, c’est la victoire des ratages. » Si nous les interdisons, nous bloquons l’évolution, donc la vie. En fait, l’école nie l’évolution, elle veut éliminer les ratés, leur interdire toute chance de s’exprimer.

Notes

  1. Jacquard montre comment on peut parler du vivant sans avoir besoin de définir le mot vie. Il réussit une belle attaque en règle de l’essentialisme. Dans un monde de processus, il n’y a plus de limite entre les choses en soi puisqu’elles n’existent plus.
  2. Les premiers organismes commencèrent par se dupliquer (1 -> 1 +1). Puis la vie inventa la sexualité (1 + 1 -> 3). À quel stade en sommes-nous ? La formule de l’intelligence collective pourrait être : 1 + 1 + 1… -> Dieu.