Thierry Crouzet

Conversation avec Taleb

Suite à mon papier sur la désinformation, j’ai envoyé un mail à Nassim Nicolas Taleb pour lui signaler que je venais de parler de The Back Swan, son dernier livre.

J’ai pris cette habitude d’écrire aux auteurs dont j’aime les livres et dont je me sens proche, notamment quand ils sont francophones comme Taleb. À la sortie du Peuple des connecteurs, j’avais ainsi échangé avec plaisir quelques mails avec Chaitin.

Je ne connaissais pas grand-chose de Taleb, sinon qu’il était ami avec Benoit Mandelbrot, le père des fractales. Il raconte d’ailleurs leur rencontre en 2001 à l’entrée 52 de son notebook.

Dans mon mail, j’ai été très laconique :

Je viens de parler d’une de vos idées qui me tient à cœur sur mon blog. J’avais déjà parlé de vous dans mon dernier livre, Le cinquième pouvoir. Vous lire me fait du bien. Si ça vous intéresse, je vous envoie un autre de mes livres, Le peuple des connecteurs, vous y trouverez peut-être un état d’esprit qui vous plaira. Si vous passez par la France à l’occasion, on boit un coup…

Au moment d’envoyer le mail, j’ai noté que le pseudo de Taleb était Gamma. J’ai ajouté un postscriptum.

Je vois que vous utilisez gamma dans votre mail… je termine un livre sur Ératosthène… lui était appelé beta…

Taleb est originaire du Liban, c’est un érudit, je me suis dit que toutes ces histoires antiques dans lesquelles je suis plongé devaient lui parler. Quelques minutes plus tard il m’a répondu, me disant qu’il était ravi d’avoir trouvé mon site.

J’ai fait entre autres la découverte du non-platonisme d’Ératosthène (et un anti-Platonisme naïf).

Taleb a précisé plus loin :

J’ai noté une chose étrange. Les livres des essayistes modernes (www.Edge.org) se vendent très mal en France. J’ai été publie dans 21 langues avant le Français.

J’ai répondu aussitôt.

Ça fait plaisir de recevoir une réponse aussi rapide. En France, peu d’auteurs daignent répondre à leurs lecteurs (qu’ils soient eux-mêmes des auteurs ou non). Notre pays n’a plus qu’une chance : devenir une Floride bis… il ne faut surtout pas y faire du business, encore moins y rêver de la prochaine révolution…

Dans Le Peuple des connecteurs, je parle beaucoup des auteurs de The Edge… c’est d’ailleurs en découvrant que Brockman se faisait appeler The connector que j’ai trouvé le titre de mon livre. Je l’ai peut-être écrit un peu vite mais j’ai essayé de brosser le portait d’une nouvelle façon de voir le monde. En France, ces idées ne passent pas… mais je ne désespère pas. En publiant cette année un livre plus politique, j’ai réussi à attirer un peu l’attention vers elles.

Réponse de Taleb :

J’ai trouve votre PDF Version papier et je l’imprime. Je ne partage pas vos idées sur les blogs comme moyen de faire Saint Paul — il y a des limitations. Empiriquement les bloggers vendent pas de livres — les gens veulent du concentré, pas de l’étendu et ils veulent payer pour la marchandise. Ce qui est gratuit et facile ne compte pas pur eux. Il y a aussi l’effet cognitif de l’imprime (notebook : note 66).

J’ai fait un pari avec mon éditeur que le livre de Tyler Cowen serait un “flop” [Cowen est l’éditeur de blog très populaire Marginal Revolution]. Et il a été un flop. Bon, ce n’est qu’un échantillon de 1, mais c’est général.

“People notice your absence, not your presence. Make yourself scarce”. Cela explique le 2e Wittgenstein…

Ma réponse :

Je suis bien d’accord (même si j’aimerais que les choses soient autrement). Mon blog est pour moi un atelier. En discutant avec des lecteurs, je précise mes idées, ils m’en donnent, j’avance comme ça. C’est une façon d’expérimenter l’intelligence collective. Si je n’écrivais pas des livres, je ne tiendrais pas un blog.

J’ai généré Version papier avant tout pour les lecteurs du blog. Grâce à lulu.com, on peut donner un peu de poids justement à tout ça, l’inscrire dans le temps par un objet…

Je ne publie pas mes « vrais livres » sur mon blog en PDF parce que nous ne disposons pas encore du device qui nous permette de nous confronter au texte aussi bien que le papier (ça va venir).

“People notice your absence, not your presence. Make yourself scarce”. Mon éditeur me le dit toujours. Il voudrait que je ferme mon blog. Mais c’est devenu une drogue.

Taleb m’a alors proposé de publier cet échange, ce que je fais maintenant. En postscriptum d’un nouveau message, je lui ai dit :

En lisant votre livre, j’ai pensé sans cesse à Popper (c’est lui qui m’initia aux black swans). Je me disais mais il ne parle pas de Popper. Ce n’est pas possible. C’est presque avec soulagement que j’ai appris que vous aviez sa photo dans votre bureau.

Réponse de Taleb :

Pour moi, c’est des Français qui ont raffiné Le Black Swan, pas Popper. Voir dans mes notes : Huet, Bayle, Charron, Albert Favier et… récemment, Victor Brochard.

J’ai avoué que je ne connaissais aucun d’entre eux. Taleb m’a dit :

Les grands penseurs sceptiques Français ne sont pas connus en France.

Je me suis senti un peu con en lisant le notebook de Taleb qui évoque tous ces Français. J’avoue être tout sauf un érudit. Je suis plutôt un pur instinctif qui noue des connexions. Leur beauté m’intéresse avant tout. Malheureusement je lis trop lentement pour remonter aux sources comme le fait Taleb (j’ai même pas encore terminé le livre de Taleb).