Thierry Crouzet

Le blog est mort, vive le blog

PaccoAu début des années 1980, j’ai participé à l’essor du jeu de rôle. Nous avions alors l’impression d’inventer quelque chose de neuf, à la frontière de l’art et du jeu… Nous nous retrouvions dans des conventions. Quand un joueur arrivait dans une ville, il rencontrait d’autres joueurs.

Depuis deux ou trois ans, il se passe la même chose autour des blogs, j’éprouve de vieilles sensations en même temps que je rencontre de nouveaux amis. Cette fois, encore, nous inventons un nouvel art narratif, un art pour décrire notre temps et l’habiter.

À la fin des années 1980, la première génération de joueurs de jeu de rôle était épuisée. Nous n’avions pas réussi à pousser le jeu un cran plus loin, nous n’avions pas réussi à le transcender.

Nous devions trouver un job, découvrir la vraie vie, le temps nous manquait pour nous investir comme avant dans l’imaginaire et la construction d’autres possibles. Nous avions perdu la foi, nous n’éprouvions plus de plaisir. J’ai depuis tenté de rejouer de temps à autres, me retrouvant chaque fois devant la même barrière frustrante, sachant qu’elle pouvait être franchie mais rageant de ne pas trouver la solution.

L’arrivée des jeux en ligne n’arrangea rien. La plupart des joueurs se laissèrent tenter par ce mode distrayant et s’éloignèrent de l’art total dont nous rêvions à l’origine.

Le jeu de rôle est mort, en tout cas tel que je l’ai rêvé, parce qu’il n’a pas su se dépasser. Il est resté confiné à un petit milieu underground, un milieu d’initiés. Son influence sur ce début de XXIe siècle est gigantesque mais il aura manqué de hits et de vedettes pour engendrer de nouvelles vocations. Il s’est passé tout le contraire en BD et plus personne ne doute qu’elle est un art (sauf ceux qui croient encore qu’on trouve de l’art dans les galeries).

Le blog est à un point d’embranchement de son histoire. Soit des auteurs réussissent à percer, soit l’ensemble des blogueurs sombreront dans l’anonymat.

Une myriade de gens écrivent des livres parce qu’ils veulent égaler les auteurs qu’ils aiment et, pourquoi pas, connaître une forme ou une autre de gloire. Parce que depuis des lustres certains réussissent dans cette aventure il y a toujours de nouveaux auteurs (même si tous ne rêvent pas de gloire).

Mais qui réussit dans la blogosphère ? Qui a réussi à installer une réputation nationale comme n’importe quel auteur moyen de roman ? En France, personne, même pas Loïc Le Meur… et même Loïc était un cas à part. Bloguer était son travail et, maintenant qu’il a changé de travail, il a moins envie de bloguer, du moins il doit repenser sa façon de le faire.

Pour que les blogs survivent, il faut qu’une émulation se crée comme en BD ou en littérature. Il faut que le blog gagne ses lettres de noblesses. Mais est-ce possible ?

Certains blogs réussissent à faire vivre leur auteur, notamment aux États-Unis, mais il s’agit avant tout de blogs de nature médiatique. Si le blog doit se substituer à la presse, je ne vois pas l’intérêt. Si les blogueurs ne rêvent que de devenir journalistes ou animateurs de télé, je vois encore moins l’intérêt. Les blogs ne survivront que s’ils se trouvent des voies originales.

L’activisme au sein du cinquième pouvoir en est une. Participer à l’émergence de la conscience collective en est une autre. Je crois aussi que les blogs doivent avoir une dimension esthétique. On peut imaginer beaucoup de choses mais il faut vite en trouver. Sinon, les blogueurs se lasseront comme les joueurs de jeu de rôle se sont lassés.

Bloguer demande de l’énergie. Pour qu’elle continue à nous irriguer, il faut que nous ayons l’impression d’aller quelque-part. Il nous faut emporter des victoires sur nous-même comme sur le monde.

Notes

  1. La mode du blog est dépassée, c’est aujourd’hui la mode Twitter et Facebook, demain elles seront aussi dépassées (comme l’est déjà la mode Second Life).
  2. Twitter comme Facebook sont des régressions centralisatrices… elles préfigurent un internet qui ne me plait pas.
  3. Par blog, j’entends un site personnel, un espace où des gens s’expriment depuis chez eux. J’espère que ces espaces décentralisés auront la vie longue, quel que soit le nom que nous leur donneront demain.
  4. La forme blog, le journal, n’est qu’une forme possible pour les espaces personnels.
  5. Tout a commencé par les sites fourre-tout avant de s’organiser en blog. D’autres formes sont à découvrir. La littérature a le journal, le roman, l’essai, la poésie…, internet a le site personnel bordélique, le blog, le wiki, le dashboard de Facebook…
  6. Je rêve de structures plus biologiques et moins linéaires, des formes où lire procurerait une expérience inédite.
  7. Par rapport aux sites personnels, les blogs ont d’ailleurs procuré une telle expérience grâce aux commentaires et aux trackbacks, ce qui explique et résume leur succès. D’une certaine façon, Twitter et Facebook proposent de nouvelles expériences.
  8. Le jeu de rôle n’est jamais devenu un marché. Il a donné naissance à des marchés : les cartes à collectionner, les jeux vidéo, des romans… La BD comme la littérature sont des marchés. Nous vivons une époque de marché. Certains blogs doivent devenir marchands pour entraîner tous les autres.
  9. Nous pouvons être optimistes. Les premiers auteurs stars du web apparaissent, par exemple, Mike Krahulik et Jerry Holkin, auteur de Penny Arcade, une BD hebdomadaire vue par 500 000 internautes dans les 24 heures qui suivent sa parution. Leur site affiche 50 millions de pages chaque mois ! Il nous prouve qu’il est possible de toucher un public.
  10. Je voulais écrire ce billet depuis longtemps. Je me suis décidé en découvrant les billets de Versac, embruns, blog de mec… C’est aussi ça le blog, cette mutuelle émulation, c’est très bien, mais nous ne vivrons pas longtemps en auto-sustentation. Notre écosystème est trop réduit (plutôt nos divers écosystèmes son trop réduits).
  11. J’ai pensé publier avant ce billet un autre billet où j’aurais annoncé que je fermais mon blog. Puis je me suis ravisé, de peur que ça ne fasse ni chaud ni froid à tout le monde. Et que, du coup, je sois forcé de le fermer vraiment.
  12. Mais ne vaudrait-il pas mieux tenir un blog qui serait publié d’un seul coup, une fois par ans, comme un livre ? Au moins, une attente se créerait… comme elle se crée pour les autres auteurs. C’est ce que m’a suggéré Nassim Nicolas Taleb.
  13. Peu importe le moyen mais il faut créer l’attente… faire du blog une chose rare, c’est ce à quoi j’aspire.
  14. En tout cas le blog comme commentaire de l’actualité n’a aucun intérêt car cette actualité elle-même est sans intérêt.