Thierry Crouzet

La techno, c’est sale

PaccoCe matin, j’ai tchatché avec un jeune blogueur de 19 ans qui suit des études de commerce. Après quelques échanges de civilités, notre conversation a pris une tournure qui en résume d’autres que j’ai souvent avec de nombreuses personnes, jeunes et moins jeunes.

— Tu ne trouves pas qu’internet a du mal à reprendre cette année ?

— Internet ?

— Oui les visites, les internautes…

— Non, au contraire, c’est la totale explosion. On est toujours en croissance.

— Tu trouves pour les blogs ?

— Les blogs, je m’en fiche du moment que le mien se porte pas trop mal. Les blogs dans leur ensemble ça ne veut rien dire. C’est comme dire que l’édition va mal. Il y a des livres qui marchent, d’autres pas. C’est toujours comme ça. Que les ventes globales diminuent ou augmentent ne nous dit rien sur la qualité de ce qui se publie. Si tu as des trucs à dire, tu as des lecteurs, c’est tout.

— Si c’est comme ça, c’est bon pour les projets que je vais lancer alors !

— Tu veux faire quoi ?

— On voudrait concurrencer agoravox.tv, la télé libre, de source sûre

— Votre génération est intoxiquée par la TV. Vous êtes trop XXe siècle. Votre rêve, c’est PPDA. Si tu veux faire du web, apprend à développer. Nous vivons à l’âge du code et non plus à celui du marketing old fashion. Si tu es allergique, dommage, mais tu passeras à côté de ton époque.

— Nôtre idée est techno. On travaillera essentiellement avec les flux RSS. Les clients s’inscriront à certains de nos sujets et recevront directement les podcasts sur leur ordinateur ou ipod.

— Les flux : techno has been.

— Il n’y a pas mieux pour l’instant.

— Pourquoi faire ? Les flux ça sert juste à donner son contenu. C’est une astuce technique très utile comme le REST employé dans les API. C’est un système inventé par les techos pour les techos. Les flux existent depuis dix ans et ils n’ont jamais décollé dans le grand public. Sur internet, un truc qui tarde autant, c’est louche. Tu es jeune, il vaut mieux que tu inventes tes technos à toi. Regarde facebook.

— Mais je suis pas un techos ! Pour moi, l’essentiel c’est de réunir des passionnées de l’actu et de monter un projet sur les valeurs du journalisme et de créer un réseau. J’ai envie d’aider les gens plutôt que d’inventer une technologie, tu vois ?

— Sur internet, tu aides en développant des technos pas en utilisant exclusivement celles développées par d’autres, dans ce cas c’est eux qui t’aident. Internet, c’est de la techno, tu dois apprendre la techno, le reste c’est du blabla.

— Pour toi, qu’est ce qui va être révolutionnaire ?

— Si je savais, je le ferais.

— Si ça se trouve, on arrive à une certaine limite.

— Limite de quoi ? 40 millions d’utilisateurs actifs sur facebook. Croissance de 3 % par semaine. Elle est où la limite ? L’imagination n’est pas limitée. Internet n’est pas un espace limité.

— Je t’accorde que j’ai pas mis les pieds sur facebook.

— Alors tu retardes d’un siècle.

— Qu’est ce que tu veux que j’y fasse sur ce site ? Créer un réseau social ?

— C’est bien ce que je dis, tu retardes. Vas-y et tu découvriras comment on construira les sites web à l’avenir. L’aspect réseau social est un détail à mes yeux.

— Rien ne nous empêche de lancer notre projet.

— Lancez, c’est en faisant qu’on apprend. Mais lancer un service web sans avoir compris en quoi facebook est une révolution, c’est peine perdue.

— Nous voulons lancer un journal vidéo. Je vois mal le rapport avec facebook..

— Si tu n’es pas techos, si tu n’as pas jeté un œil à l’API facebook, si tu n’as pas essayé de développer une appli facebook, tu ne peux pas le voir. Internet, c’est de la techno. Tous ceux qui l’oublient se plantent.

— Mais les journaux citoyens.

— Ils sont si peu techno que n’importe qui peut en ouvrir. Si tu n’es pas porteur d’une techno, tu n’as pas de valeur ajoutée sur le web. Du jour au lendemain, un nouveau venu avec un meilleur marketing te passe devant et tu passes aux oubliettes. Et puis ils gagnent de l’agent tes journaux citoyens ? Ils ont des millions de lecteurs ? Non. Si tu ne veux pas devenir techos, ne cherche pas à faire du web. Tu à l’âge pour apprendre mais ne perd pas trop de temps.

— Mais nous avons un partenariat avec une société de techno.

— Il n’y a pas de partenariat qui compte. Tu es techos et tu comprends. Tu ne l’es pas et tu ne comprendras jamais. Je ne te demande pas de devenir un expert mais au moins de maîtriser les bases. Sinon tu n’as même pas la possibilité d’être curieux, de savoir comment les choses fonctionnent. Nous sommes dans une civilisation technologique, tu ne peux pas ignorer la technologie…

— Donc, si je te suis, Nicolas Voisin va toujours se planter ?

— Nicolas a beaucoup de chance. Une gueule, un style, il réussira sur le web aussi bien qu’à la TV mais ce ne sera pas en créant un nouveau service. Il n’en a pas la prétention d’ailleurs. C’est un animateur et un générateur de contenu. Il est un peu comme moi : nous sommes des auteurs.

— Mais si on ne peut pas avoir la capacité technologique, on peut travailler avec une personne qui a cette vision ?

— Oui mais pour un non techos il faut 9 techos.

— Mais nous on veut faire du journalisme. Devenir techos c’est trop compliqué !

— Ta position est symptomatique d’un mal français. Vous voulez réussir sans vous creuser la tête. C’est terrible ce que tu dis là. Il faut atterrir.

— Le problème, Thierry, c’est que ma nature et mes compétences me poussent vers le commerce, la communication, voire le journalisme !

— Si les mecs qui ont inventé les technos que tu utilises avaient pensé comme toi, nous ne serions pas en train de parler en ce moment. Tu dois te faire violence. Même si la techno n’est pas ton truc, il faut que tu en connaisses un minimum.

— Il y a beaucoup de gens qui font des choses qui marchent en utilisant les technos des autres.

— Des commerciaux nous en avons trop.

— Tu as qu’à me former alors.

— Je ne suis pas prof, c’est sur le terrain qu’on apprend.

— Tu vois tu te défiles.

— Lance ta boîte et tu apprendras. Personne ne sait rien. Je peux juste te répéter de ne surtout pas négliger la techno, de ne pas oublier de mettre toi-même les mains dans le cambouis. En plus, tu suis des études qui ne t’apprendront rien. Profite du temps que tu as pour faire autre chose.

— Ça je suis d’accord mais pas le choix.

— Passe tes exams sans te casser la tête pour rassurer tes parents. Pendant mes études d’ingénieur, j’ai consacré 10% de mon temps à étudier ce qu’on me disait d’étudier… le reste du temps j’ai appris ce dont j’avais envie

— Moi j’apprends le journalisme. Je suis pareil. Le problème Thierry c’est que je ne veux pas apprendre la techno, je veux apprendre à m’en servir mais pas la créer.

— Il ne suffit pas d’apprendre à se servir des outils… il faut apprendre à se fabriquer les siens. Force ta nature. Un écrivain invente son langage, son style… c’est la même chose… c’est en général un processus long et pénible… Tu peux pas créer du fond sans créer de la forme.

— J’aime écrire mais la techno…

— Alors ne m’en parle pas de la techno… Parce que tu es à côté de la plaque quand tu en parles.

— Ce n’était pas mon but en fait.

— M’en fiche. Notre civilisation appartient aux hackers.

— Mais les hackers auront besoin de personnes qui communiquent ou vendent.

— De larbins tu veux dire ? Tu crois que les Hackers ne savent pas communiquer ? Quant à vendre, ils sont en train d’inventer un monde où le commercial, l’intermédiaire, ne sera plus nécessaire. Ça nous ramène à facebook, au social graph…

— Mais nous ne pouvons pas tous devenir techos, c’est impossible.

— Je n’ai jamais dit que tout le monde devait l’être. Mais tu peux pas vouloir inventer de nouveaux services sans l’être?

— Pour l’instant j’en ai pas l’ambition.

— J’avais cru deviner le contraire.

— On veut juste se réunir autours d’une passion.

— On finit par se comprendre.