Thierry Crouzet

Un mur entre deux mondes

PaccoIl existe aujourd’hui un clivage qui divise la société, un clivage dont peu de gens ont conscience tant ils songent encore aux oppositions droite-gauche, nord-sud, socialisme-capitalisme, chrétiens-musulmans…

Ces deux visions n’opposent pas des pays, des générations, des entreprises, des religions… mais des hommes peu importe leur milieu social, leur nation ou la couleur de leur peau. Pour ne rien simplifier, ces deux visions s’interpénètrent et se brouillent.

D’un côté nous avons, les autoritaristes, de l’autre, les libertariens (je préfère les appeler freemen ou hommes libres). Ces deux termes effraient. Vous vous dites sans doute je suis ni l’un ni l’autre. Et vous avez raison. La réalité n’est pas aussi simpliste. En plus, autoritariste fait penser à dictateur, libertarien à ces fouteurs de merde d’anarchistes. « Non, ce c’est pas moi. » Et pourtant !

Pensez-vous que certains hommes travaillent mieux si certains autres hommes leur disent quoi faire ? Pensez-vous qu’il existe toujours des méthodes pas à pas pour résoudre les problèmes ? Pensez-vous qu’un expert doit toujours être consulté avant de prendre une décision sociétale ? Pensez-vous qu’il faut créer des commissions internationales et des organisations supranationales ? Pensez-vous que les entreprises doivent posséder des organigrammes clairs ? Pensez-vous que les choses doivent être délimitées, les champs d’action bornés, les initiatives régulées ?

Si oui, même un tout petit oui, à l’une de ces questions, vous êtes un tant soi peu en faveur de l’autoritarisme. Au fond, vous pensez que certains peuvent commander à d’autres pour favoriser l’intérêt général.

Maintenant si vous pensez que collectivement les hommes sont plus intelligents que quelques uns, vous commencez à être libertarien. Si, pour vous, le collectif est plus fort que quelques individualités, si les chefs ne sont pas tout-puissants, ne sont même pas une nécessité, vous êtes un peu plus libertarien. Vous l’êtes d’autant plus si vous vous sentez responsable de ce qui ne va pas dans le monde et ne rejetez pas la responsabilité sur d’autres.

Pour résumer, le libertarien pense que des hommes libres et responsables sont plus à même de construire une société harmonieuse que les managers, les chefs, les élites, les élus… Ils favorisent les organisations en réseaux décentralisés alors que les autoritaristes favorisent les structures pyramidales.

Le cinquième pouvoir est ainsi une force libertarienne, une force libre. Les citoyens en s’auto-organisant espèrent améliorer la société. Contrairement à ce que beaucoup de gens croient, le cinquième pouvoir n’a rien à faire dans un processus électif qui consiste à placer des hommes au pouvoir dans une stratégie autoritariste.

En revanche, il peut se manifester pour empêcher que des erreurs, selon son analyse collective, ne soient commises. Par exemple, il participa au débat autour de la constitution européenne. Un référendum, qui ne présente pas une lutte de pouvoir, mais une lutte entre des idées, est un des seuls terrains électifs où le cinquième pouvoir peut s’investir (et a une chance de jouer un rôle).

Dans les faits, personne n’est purement libertarien, personne purement autoritariste. En nous, il y a toujours du docteur Jekyll et du mister Hide.

À l’image du cinquième pouvoir, l’évolution biologique est une force libertarienne. Elle s’appuie sur l’auto-organisation. Mais l’autoritarisme n’est jamais loin. Quand un météore tombe sur le Yucatan et extermine les dinosaures, c’est une sorte d’ordre venu d’en haut qui s’impose à tous. Ainsi le hasard est un moteur d’autorités dans la vie, des autorités qui se contredisent, se renforcent et engendrent des structures stables qui se maintiennent loin de l’équilibre thermodynamique par auto-organisation.

De même dans une dictature, les forces libertaires sont à l’œuvre. Si ce n’était pas le cas, elles ne réussiraient pas s’émanciper et nous vivrions tous en dictature.

Une infinité de mondes est possible avec divers dosages d’autoritarisme et de libertarisme. Internet est essentiellement libertarien, même si les nombreuses structures qui le développent sont souvent pyramidales. Nos sociétés, dominées par les hiérarchies, reposent souvent sur un dosage inverse.

Aujourd’hui nous comprenons assez bien quand les structures pyramidales sont efficaces (situations simples, petite échelle, avenir sans surprise, méthodologies connues…) et quand les structures auto-organisées le sont (situations complexes, vaste échelle, avenir imprévisible, évolution exponentielle…). Notre civilisation étant le plus souvent dans la seconde configuration, nous devrions favoriser l’attitude libertarienne.

Malheureusement, les hommes qui prennent goût au pouvoir à petite échelle ont tendance à vouloir l’étendre aux grandes échelles. Nous devons nous guérir de ce mal sans quoi nous allons faire d’énormes bourdes en tentant d’appliquer des approches inappropriées.

Notes

  1. Le cinquième pouvoir peut s’auto-organiser grâce à internet.
  2. Internet est un nouveau territoire, un nouvel outil, un nouveau média… Il devient ainsi une arme électorale. Nous avons par exemple joué avec lui durant la campagne présidentielle.
  3. Maintenant, tout ce qui touche à internet ne touche pas nécessairement au cinquième pouvoir. On peut faire de la politique sur internet sans participer au cinquième pouvoir. Les deux choses n’ont pas nécessairement de rapport.