Thierry Crouzet

Libérer la force travail

Je crois que la longue traîne est vitale pour chacun de nous comme pour la biosphère dans son ensemble. La longue traîne, si elle s’installe, nous fera sortir définitivement de l’âge industriel et de la forme de capitalisme qui l’accompagne.

J’ai présenté la longue traîne dans Le cinquième pouvoir. Je résume l’idée : sur le net, l’espace de stockage dans les boutiques n’étant pas limité, tous les produits peuvent être vendus, mêmes ceux qui ne trouvent pas beaucoup d’acheteurs. Alors que les grandes surfaces vendent peu de produits en grande quantité, les boutiques web peuvent vendre beaucoup de produits en petite quantité.

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Nous ne devons pas rester passifs devant ce phénomène, nous devons devenir des activistes de la longue traîne.

  1. La longue traîne est ouverte. Tout le monde peut entrer dans le jeu (par exemple les blogueurs dans celui des médias). Les fournisseurs sont libres de créer les produits qu’ils jugent bons et de les fabriquer comme ils le souhaitent. La grande distribution n’impose plus sa dictature. Ainsi de nombreux agriculteurs regagnent leur liberté en passant à la vente directe. Avec le microcrédit, chacun de nous peut entrer dans la longue traîne financière.
  2. Les petits ont le droit d’exister. Nous n’avons pas pour obligation de vouloir nous faire de plus en plus gros. Chacun peut rester à la place qui lui convient, à une échelle non industrielle. Chacun peut aussi se joindre à un réseau et participer à une force globale (d’où mon travail en cours sur le projet coZop).
  3. Dans notre monde technologique, l’échelle non industrielle n’empêche pas la création de produits technologiquement révolutionnaires. Nous le voyons aujourd’hui avec l’approche open source pour le développement de logiciels. Demain, avec les nanotechnologies, nous façonneront la matière sans recourir aux infrastructures industrielles. La technologie nous libère peu à peu de l’outil de production.
  4. Puisque les petits ont leur place, le salariat n’est plus une obligation. Nous pouvons travailler pour notre propre compte, en collaboration avec un réseau, sans jamais devenir le patron de personne. La longue traîne libère la force de travail. Même le salarié est plus fort car il sait qu’il existe d’autres façons de gagner sa vie.
  5. Un petit producteur, qui vit grâce à la longue traîne, peut adapter son offre à sa clientèle. Une offre adaptée, en correspondant mieux aux besoins, a plus de chance d’offrir une réponse durable. Par exemple, je crois savoir que les chaussures sur mesure s’usent moins que les chaussures standardisées. La longue traîne implique une forme de sur mesure, le sur mesure va dans le sens de la durabilité. On ne fabrique que ce dont a besoin le consommateur.
  6. La longue traîne implique un nombre sans cesse grandissant d’acteurs, chacun expérimentant, se fourvoyant et parfois réussissant des coups de maîtres. Dans le sens de l’intelligence collective, elle accélère l’innovation, nous garantit une meilleure réactivité en temps de crise.
  7. L’élargissement presque infini de l’offre laisse le consommateur libre de choisir ce qu’il veut, donc d’influencer ce qui se fabrique. Dans un monde de longue traîne, le consommateur est roi. Nous pouvons orienter l’industrie vers un modèle de fonctionnement qui nous convient. Si nous souhaitons un monde durable, les industriels n’auront pas d’autres choix que de nous suivre. Le libéralisme économique avait libéré la capacité d’entreprendre, nous libérons celle de consommer.
  8. Plus nous prendrons goût à la longue traîne, plus les industriels auront du mal à recruter un personnel qualifié. Peu à peu, l’intelligence changera de camps. Les grands industriels péricliteront. Le capital se redistribuera.
  9. La fin de l’ancien monde capitaliste, donc la fin de l’actionnariat, la fin de la rémunération du capital (d’une certaine façon incompatible avec l’idée de durabilité parce qu’elle favorise celle de rentabilité), consacrera définitivement la libération de la force travail.
  10. Cette fin sera obtenue au sein même du libéralisme… justement grâce à une généralisation de la liberté que nous laisse entrevoir la longue traîne. Cette fin viendra d’elle-même, sans loi, sans violence, juste parce que nous le voulons.