Thierry Crouzet

Non au principe de précaution pratiqué

Le principe de précaution tel que nous le connaissons interdit certains usages qui pourraient à terme s’avérer dangereux. Il suppose de fait que d’autres usages ne le sont pas et peuvent se répandre à l’échelle globale.

Je trouve ce second a priori peu précautionneux. Comment pouvons-nous savoir qu’un usage n’est pas dangereux ? N’avons-nous pas laissé se propager l’usage du pétrole ? Souvent les côtés pernicieux d’une technologie n’apparaissent que longtemps après son introduction. Le cas de l’amiante par exemple.

Inversement, d’autres technologies, souvent à fort impact social, éveillent des craintes immodérées à leur lancement. Le train avec sa vitesse risquait de déloger les âmes de leurs corps ! Les ordinateurs et les jeux vidéo devaient nous rendre asociaux ! Les téléphones portables seraient en train de griller nos neurones ! Toutes les nouvelles technologies ont leurs détracteurs. Écouter ces persifleurs et, sous leur influence, appliquer le principe de précaution revient à stopper l’innovation.

Nous sommes donc face à un dilemme. D’un côté, nous ne savons jamais si une technologie est globalement néfaste avant de la déployer ; d’un autre, nous ne pouvons pas nous interdire d’explorer de nouvelles voies de recherche. Comment nous en tirer ?

Les ultralibéraux prônent le laisser-faire mais ce n’est pas sérieux. Dans nos vies, nous sommes presque tous précautionneux. Certains appliquent un principe de précaution dur, ils s’interdisent de fumer. D’autres sont plus laxistes, ils fument. Parmi eux, j’ai d’ailleurs souvent rencontré des réactionnaires.

Combien de fumeurs sont contre les OGM ? Combien de personnes veulent appliquer un principe de précaution à l’ensemble de la société alors qu’elles sont incapables de se l’appliquer à elles-mêmes ? J’ai l’impression que, en tant qu’irresponsables, ils cherchent une entité supérieure, l’État par exemple, qui les responsabiliserait, où pire responsabiliserait même ceux qui le sont déjà.

De mon point de vue, une mesure globale est potentiellement dangereuse si nous sommes incapables d’en prévoir les travers. Abolir la peine de mort impliquait un risque connu : laisser vivre des assassins. Nous pouvions accepter ou non de courir ce risque. En revanche, lorsque nous avons commencé à brûler du pétrole, il fallait être malin pour savoir qu’un siècle à plus tard ce serait néfaste pour nous. Accepter une nouvelle technologie est toujours risqué mais je crois que nous ne pouvons pas nous payer le luxe de la prudence absolue. Nous avons désespérément besoin des nouvelles technologies (démographiquement, socialement, économiquement…).

Alors comment régler le principe de précaution ?

Devons-nous le durcir ou le ramollir ? Les mesures globales ayant presque toujours des conséquences imprévisibles, il faut sans doute tout simplement les interdire. Pour éviter l’emballement du réchauffement climatique, il serait sans doute hasardeux de répandre dans l’atmosphère des particules réfléchissantes. Comment faire marche arrière en cas de dérapage ? Comment faire avec tous ceux qui refuseront cette expérience ? Nous devons interdire les mesures qui s’imposent de fait à ceux qui ne les veulent pas.

L’interdiction de fumer dans les lieux publics s’inscrit dans cette logique. Elle s’apparente à un principe de précaution à deux vitesses. Interdiction du tabagisme global et autorisation du tabagisme local.

Nous devons faire de même avec les nouvelles technologies. Avant de les accepter globalement, nous devons les laisser se répandre localement, suivant un processus bottom-up. Internet s’est déployé de cette façon, un peu comme une forêt qui a poussé peu à peu. Si une graine est pourrie, elle ne donne naissance à aucun arbre. Si une graine est dangereuse, il sera possible de couper l’arbre auquel elle donnera naissance. Si, en revanche, cette graine dangereuse est plantée en même temps sur toute la planète, la catastrophe est presque irréversible.

En fait, nous devons nous donner une chance de faire marche arrière. L’approche bottom-up apparait ainsi plus précautionneuse. Elle n’annule pas tous les risques mais elle nous donne une chance de corriger le tir si les conséquences fâcheuses surgissent assez vite (dans le cas du pétrole ça n’aurait rien changé).

Super-principe de précaution

La précaution maximale est donc de limiter les mesures globales et de développer le bottom-up. Je parle souvent d’actions locales mais il est sans doute plus juste de parler d’actions à petite échelle.

Un individu, une entreprise, un État… peuvent procéder à des expérimentations à petite échelle. Ils peuvent les laisser se développer, se corriger, se renforcer si elles prouvent leur efficacité.

Si un gouvernement, après quelques expériences, décide de les généraliser, il échappe à la logique bottom-up, il cherche à accélérer le processus évolutif et a toutes les chances d’en perdre les bénéfices. En voulant gagner du temps, on en perd souvent beaucoup. Si les gouvernements avaient contrôlé le développement d’internet, nous en serions encore au minitel.

Face aux problèmes climatiques, certains pensent qu’il y a une telle urgence qu’il faut court-circuiter le bottom-up et, en conséquence, ne pas appliquer le super-principe de précaution. Je crois qu’ils se trompent. Croire que le bottom-up est lent est une idée reçue. Encore une fois, il suffit de voir à quelle vitesse internet s’est développé.

Si un gouvernement avait dit à des ingénieurs voici les plans d’internet, vous avez dix ans pour le construire, nous n’aurions pas internet. L’approche bottom-up permet de se lancer dans une aventure sans avoir de plan, sans même savoir exactement où on va. Le projet se dessine en même temps qu’il se construit. Premier bénéfice : nous réduisons la phase initiale d’étude.

Si tous les gouvernements de la planète se mettaient d’accord pour régler le réchauffement climatique d’une certaine façon, ils bloqueraient les autres pistes et brideraient l’innovation. Au contraire, nous devons sans cesse poursuivre le plus grand nombre possible de pistes divergentes lorsque nous voulons résoudre un problème. Plus nous ouvrons, plus nous avons de chance de découvrir une solution durable.

Les gouvernements doivent prendre des mesures qui favorisent le bottom-up. Il ne faut pas favoriser le développement du solaire mais favoriser toutes les énergies renouvelables connues ou non de façon équivalente. Les gouvernements n’ont pas à décider qu’elle sera la meilleure solution pour l’avenir. Ils ne peuvent pas le savoir. C’est parce que nous ne connaissons pas a priori les solutions qui seront efficaces que les actions globales sont dangereuses.

Le centralisme est efficace seulement quand nous connaissons la solution. Le centralisme est efficace dans le cadre de la pensée industrielle, cette pensée qui procède étape par étape, qui sait à l’avance quel objectif elle veut atteindre. Dans un environnement complexe, cette démarche peut conduire au chaos. Croire que les États règleront le problème climatique par une approche centralisée me paraît dangereux. Le mieux qu’ils puissent faire est de nous inciter à trouver des solutions.

Un gouvernement n’est pas là pour décider mais pour nous inciter à l’action.