Thierry Crouzet

C’est quoi un bon journaliste

Le plus simple est de définir le mauvais journaliste, espèce bien plus répandue. Cet animal vous pose des questions et connait les réponses à l’avance. Si vous lui dite ce que vous pensez, quelque chose qu’il n’a jamais lui-même pensé ou entendu, il ne vous écoute plus, il abrège l’interview car il veut produire un contenu, qui croit-il, intéressera ses lecteurs ou auditeurs.

J’ai souvent constaté ce genre de réactions en parlant du Peuple des connecteurs et du Cinquième pouvoir. Dès que j’avance l’idée que, grâce à la décentralisation des communications, une force transversale apparaît, les journalistes m’avouent qu’ils sont rassurés à titre personnel mais, à titre professionnel, ils n’en ont rien à foutre.

Eux, ils aiment bien le cinquième pouvoir comme empêcheur de tourner en rond, contre-pouvoir du contre-pouvoir qu’ils sont déjà sensés être. Quand je leur dis que cet aspect des choses n’est même pas réducteur mais tout simplement erroné, ils s’en vont car ils ne veulent surtout pas entendre un discours politique ni de gauche ni de droite. Dans quelle case le rangeraient-ils ?

Je reçois souvent les appels de jeunes journalistes stagiaires ou en fin d’étude. Ils réfléchissent tous à l’influence d’internet sur la presse. Ils sont pires que les mauvais journalistes expérimentés. Ils se sont construit un modèle et ne veulent pas en sortir. Ça se passe presque toujours mal entre eux et moi.

— Croyez-vous qu’internet change le métier de journaliste ?

— Non. Pour preuve, la presse, notamment généraliste, perd partout dans le monde de l’audience. Ça va mal et les journalistes écrivent toujours la même chose (ce qu’ils veulent entendre). Écrivez ce que les gens ont à dire, ayez des choses à dire vous-même, et vous trouverez un public. Les gens qui lisent ne sont pas très nombreux. Adressez-vous à eux et non pas à ceux qui regardent la télé. Parce que pour imiter la télé rien ne vaut la télé. Même internet est meilleur pour ça que la presse.

— Que pensez-vous de la nouvelle formule de Libé.

— Il y a une nouvelle formule ? Je ne savais pas. Après tout ce que je viens de dire, vous comprenez que je lis peu souvent la presse. Parfois dans le train ou le métro (mais comme je n’habite pas à Paris).

Libé introduit le participatif.

— Super original. Ils font comme USA Today avec plus d’un an de retard qui lui-même imite HoMyNews avec cinq ans de retard. Ils font parler les internautes merveilleux. Mais comme ils leur font dire encore une fois ce qu’ils veulent entendre, ça ne change rien. La presse agonise à force de tourner en vase clos. Elle refuse de s’adresser à son véritable public, les gens qui lisent, qui ont envie de s’agiter les neurones. La seule presse qui ne s’en sort pas trop mal, je crois, est d’ailleurs celle qui veut détendre nos neurones, au moins elle ne perd pas de vue son objectif contrairement à l’autre dite sérieuse.

— C’est quand même innovant cette approche de Libé.

— Vous voulez que je vous réponde oui. Non, ce n’est pas innovant. Libé frise la banqueroute, le marché publicitaire migre vers le online, c’est un processus irréversible. Dans quelques années, le papier n’aura plus aucun sens pour la presse (il n’en a plus aucun depuis longtemps à mes yeux). Les éditeurs doivent accepter cette réalité. Ils doivent travailler en fonction des spécificités des médias et des lecteurs. C’est fatigant d’entendre tout le monde parler de la même façon.

Mon fils de neuf mois s’est mis à pleurer. J’ai demandé à la jeune journaliste, avec une superbe voix, elle fera de la radio, de me rappeler un autre jour. Elle s’en est bien gardée. Elle ne voulait surtout pas que je détruise le monde que ses profs lui avaient soigneusement concocté au cours de ses études.

Un bon journaliste est donc quelqu’un qui écoute les gens et leur fait dire ce qu’eux seuls peuvent dire. Il existe encore des bons journalistes. Mais j’imagine que leur vie doit être difficile dans un univers médiatique qui semble peuplé d’une armée de clones.