Thierry Crouzet

Époque de transition ou pas ?

Sur Ératosthène 31/38

Lors d’un diner à Marseille, Pacco m’a dit « les hommes ont toujours été persuadés de vivre une époque charnière. » Il a raison. Comment supporter une époque où rien de fondamental ne changerait ? C’est en tout cas pour moi inimaginable. N’empêche, je crois qu’il existe des époques où il se passe des choses plus extraordinaires que d’autres.

Pour m’en convaincre, j’ai fais un détour par l’antiquité. Anaxagore de Clazomènes (500–428 av. J.-C.), le premier des philosophes athéniens, pensait que le monde était plat et relativement limité. Notre philosophe, né en Ionie, sur les côtes d’Asie mineure, avait voyagé. Entre l’Égypte et Athènes, entre le sud et le nord, il avait noté que la taille de son ombre s’allongeait. Pour expliquer ce phénomène, il supposa que le soleil était petit et très près de la terre. Tel était alors l’univers dans lequel vivaient les Grecs.

Deux cent ans plus tard, Ératosthène (285–194 av. J.-C.) découvrit que nous vivions dans un tout autre univers. La terre était sphérique comme Aristote (384–322 av. J.-C.) l’avait démontré. Le soleil était infiniment loin comme Aristarque (310–230 av. J.-C.) l’avait calculé. Ératosthène estima la circonférence terrestre à 42 000 kilomètres, traça les tropiques et cartographia le monde connu qui lui apparut minuscule par rapport à l’immensité du globe.

Tout sépare l’univers d’Anaxagore de celui d’Ératosthène. Cette nouvelle représentation physique impliquait de développer de nouvelles aptitudes. Alexandre les avait anticipées en traînant ses armées en Orient, tentant de repousser les frontières du monde des Grecs. L’immensité impliquait l’existence d’autres civilisations. L’humilité devenait le corolaire de cette découverte.

Mais les Grecs ne s’adaptèrent pas à ce nouveau monde. Ils se replièrent sur eux-mêmes pendant que les Romains montaient en puissance. Et même eux ne prirent pas en compte la vastitude. Ératosthène avait révélé une autre possibilité mais l’histoire ne voulut pas l’essayer en ces temps là. Il fallut attendre la renaissance et notamment Christophe Colomb pour penser et habiter un monde sphérique et immense.

Ératosthène et ses contemporains virent devant eux une transition se profiler et ils ne réussirent pas à la traverser. Nous sommes dans la même situation. Nous avons face à nous deux représentations de nos structures sociales : la pyramide et le réseau. Nous nous trouvons dans une phase de transition, vivant dans une structure hybride. Aurons-nous la force de transiter ou nous rabattrons-nous sur le modèle pyramidal propre à l’âge industriel ?

L’informatique nous permet de voir le réseau, de le construire et, en même temps, de le cartographier. Je considère souvent le cadran solaire et la bibliothèque d’Alexandrie qui permirent à Ératosthène de mesurer la terre comme une métaphore de nos technologies numériques. Les Grecs nous enseignent que voir la transition n’implique pas la franchir. Malgré notre lucidité, nous pouvons stagner ou entrer en récession pour de longues années, voire des siècles. La croissance exponentielle dont rêve Kurzweil n’est pas garantie. D’une certaine manière, les Grecs connurent une telle croissance, sur une partie bien moins inclinée de la courbe, et elle se brisa.

Notes

  1. Nous pouvons dire que nous vivons une époque de transition si nous sommes capables d’opposer deux visions du monde entre lesquelles nous transiterions. D’une certaine manière en 1968, nous étions encore dans une époque relativement stable. La seconde vision n’existait pas encore (sans informatique par de représentation possible des réseaux). On se tendait vers elle instinctivement. Nous sommes un pas plus loin, un pied dans le vide, un pied encore sur la terre ferme. Allons-nous tomber ou transiter ?
  2. Les civilisations anciennes s’écroulèrent. La notre fera de même. Mais les écroulements ne sont pas nécessairement spectaculaires. Le passage de la pyramide au réseau pourrait se faire sans cassure. La transition pourrait être imperceptible.
  3. La complexité grandissante de nos sociétés, l’interdépendance grandissante, peut entraîner des effets en chaîne catastrophiques. Nous ne devons pas nous croire à l’abri d’un cataclysme. La société en réseau ne sera robuste que si de multiples connexions existent entre tous les nœuds.
  4. Le réseau apparaît parce qu’il est la suite logique de la complexification sociale. Nos cerveaux reposent sur un réseau parce que c’est la voie vers l’intelligence. À chaque époque, notamment à chaque densité de population, correspond une structure optimale. Si nous voulons rester aussi nombreux sur terre, et même plus nombreux, nous devons nous adapter. La pyramide par ses coûts de fonctionnement, le maintien de la hiérarchie notamment, n’est pas soutenable.
  5. Joseph Tainter a essayé d’évaluer les coûts engendrés par la complexité croissante. Par exemple, il a constaté que le nombre de brevets déposés par dollar investi baisse. Tainter postule l’existence d’une law of diminishing return. À un moment donné, il serait impossible de soutenir la complexité de la société et ce serait l’écroulement.
  6. avec sa law of accelerating returns, Kurzweil propose d’échapper à ce piège par la rupture de paradigme. L’innovation technologique permettrait de nous fournir toujours plus pour un même investissement (ce qui est le cas en informatique). Si la courbe des brevets par dollar est vérifiée, elle contredit Kurzweil. À mon sens, Kurzweil n’a pas pris en compte l’ensemble de la société dans ses prévisions. En s’intéressant à l’évolution exponentielle des technologies, il a oublié de mesurer l’évolution sociale, celle de la pauvreté par exemple. Une partie du système peut évoluer exponentiellement sans que ce soit le cas de l’ensemble.
  7. Peut-il exister plusieurs visions du monde qui cohabitent concurremment ? Sans doute que oui dans des espaces isolés mais est-ce possible dans notre monte interdépendant ? J’en doute. Voilà pourquoi je parle de deux visions et non d’une diversité de visions (en plus je ne crois pas qu’elles existent sinon comme variante d’une ou l’autre des deux grandes formes qui s’opposent aujourd’hui).