Thierry Crouzet

Mediapart : mort-né !

Le nouveau magazine payant sur le web n’a aucun avenir s’il reste payant. J’ai déjà critiqué le projet lors de son lancement qui a coïncidé avec le papier manifeste de Chris Anderson publié dans Wired : Why $0.00 is the future of business (article d’ailleurs diffusé gratuitement comme tous les articles de Wired). En annonçant que Mediapart sera bientôt gratuit , Olivier Zilbertin me donne l’occasion de justifier son hypothèse.

Le 6 décembre 2006, lors d’une table ronde à Science Po, je me suis retrouvé sur la scène en compagnie d’Edwy Plenel. Il a chargé internet disant notamment :

Ce mouvement démocratique [le journalisme citoyen] qui nous bouscule tous me paraît légitime. Gardons-nous cependant de tomber dans certains pièges.

Je suis d’accord que le journalisme citoyen est de la foutaise mais Plenel l’explique par une raison qui ne me paraît pas valable :

[…] le modèle de l’audience et de la gratuité voudrait s’imposer comme modèle unique de l’univers médiatique, ce qui conduit à une perte de qualité et à un journalisme sans journalisme […]

Cette citation, extraite du compte-rendu de la table ronde de Science Po, démontre une profonde incompréhension du web. Contrairement à ce que pense Plenel, il n’y a pas de modèle imposé mais seulement des contraintes technologiques. Les sites web sont des organismes qui s’adaptent sans cesse à l’évolution du monde numérique.

Déjà associer gratuité à perte de qualité est en soit une connerie monumentale. Mozilla serait donc de la merde selon Plenel. Linux aussi. Apache aussi. Sur quel serveur tourne Mediapart ? Mais ce n’est pas du journalisme dirait-il. Alors je pourrais lui citer cent blogs qui ont produit des dizaines d’articles cent fois plus géniaux que ceux que Plenel ne publiera jamais. Juste l’exemple d’un texte fondamental distribué gratuitement : TAZ.

Faire payer des articles à la consultation ou par abonnement n’est pas une idée neuve de Plenel mais une idée mainte fois expérimentée et mainte fois écartée. La raison est technique et non pas idéologique.

Les internautes ne visitent pas les sites depuis les pages d’accueil mais, de plus en plus, ils entrent directement par les articles publiés : 80 % du trafic d’un site provient des moteurs de recherche et seulement 20 % de lecteurs fidèles. Ce pourcentage n’est pas prêt de s’inverser parce que le web développe une architecture en réseau distribué. Seule une navigation par tags a aujourd’hui du sens (et le web sémantique amplifiera ce phénomène). Nous entrions par les pages d’accueil à l’époque des annuaires. C’est terminé depuis la fin du vingtième siècle (au moins dans 80% des cas).

Plus les internautes pratiquent le web, moins ils utilisent leurs bookmarks pour naviguer (ils servent d’archivage). Nous n’allons pas tous les jours lire les mêmes sources mais de plus en plus les sources qui répondent à nos besoins du moment. Ainsi nous utilisons en priorité les moteurs de recherche d’où les 80% (et d’où le projet coZop).

Mediapart se coupe donc de 80% des lecteurs potentiels. Même s’il laisse Google indexer ses pages de contenu, les internautes ne peuvent rien lire, les blogueurs ne peuvent rien linker, les pages Mediapart vont se perdre dans les limbes du web. Tous les nouveaux venus arrivent sur une invitation à s’abonner. Il sera facile de calculer que les abonnements gagnés par visiteurs rapporteront moins qui si on avait laissé entrer ces visiteurs et les avait laissé voir des pubs. Tous les acteurs qui ont tenté le payant ont abouti à cette conclusion.

Personne n’est contre le payant sur le web. C’est juste qu’il rapporte moins comme je viens de l’esquisser. Faire de la qualité passe par le gratuit. On gagne plus, donc on peut mieux payer ses journalistes. Si un Mediapart gratuit se monte il enfoncera le Mediapart payant. Comme il sera plus rentable, il sera vite meilleur et personne n’aura intérêt à payer. Voilà pourquoi le modèle médiatique payant s’est peu à peu délité.

C’est la situation actuelle. Elle ne changera que si la technologie change. Plenel n’y peut rien. Comme le suppose Zilbertin, Mediapart finira par devenir gratuit. Ce ne sera peut-être pas en septembre mais le jour où le cash manquera. Seuls les services qui ne tirent pas profit des moteurs de recherche peuvent envisager le modèle payant.

Notes

  1. Pour tous les articles Mediapart indexés en intégralité par Google, il suffit de lancer une requête avec le titre de l’article pour obtenir le début de l’article. En lançant une requête avec la fin du résumé, on retrouve quelques mots supplémentaires dans le résumé suivant qui s’affiche. De proche en proche, des requêtes Google nous fournissent l’intégralité de l’article. Je n’ai pas cherché mais un petit malin a sans doute déjà créé un tel service qui, à partir de Google, régénère les pages payantes du web. Proposer un article payant et laisser Google l’indexer en intégralité est un non sens.
  2. Mediapart est donc à la merci d’un programmeur qui aurait quelques jours à perdre. Pour lui résister, Mediapart devrait interdire à Google d’indexer la totalité des textes mais alors ce serait se couper encore d’avantage de la principale source de visiteurs.
  3. Sans même passer par un service intelligent, il suffit qu’un abonné Mediapart copie-colle à travers un anonymizer les articles sur un blog situé à l’autre bout du monde et Mediapart devient gratuit… Comme les pages Mediapart ne sont pas linkées par les blogueurs, elles risquent vite de se retrouver moins bien classées que les pages du blog pirate.
  4. Enfin, demander à Google d’indexer un contenu différent de celui affiché aux internautes s’appelle du cloaking. En ce moment, Mediapart enfreint la charte Google (je suis bien placé pour savoir ce que ça implique). Mediapart ne risque pas grand-chose… mais Google se les payera quand il le voudra. Pour un media qui se veut indépendant, c’est le bouquet.