Thierry Crouzet

La schizophrénie de l’interdépendance

Je vois deux types d’interdépendance, l’une négative, l’autre positive.

  1. Si un industriel pollue une rivière, il dérange tous les riverains de cette rivière, tous ceux qui consommeront des plantes cultivées avec l’eau de cette rivière, tous ceux qui se baigneront près des plages où se jette cette rivière… Cette interdépendance, plutôt cette dépendance forcée, doit être minimisée. Si un industriel nous force à boire une eau qu’il contamine, il nie notre liberté.
  2. Quand un homme dit quelque chose, quand un écrivain écrit un livre, un musicien compose une chanson… tout doit être fait pour que son message circule. Le flot d’information participe à la création de la noosphère, à la prise de conscience globale, il est vital pour la sauvegarde de la biosphère en un âge où elle est saturée par nos présences.

D’un côté une forme d’interdépendance de nature physique doit être limitée, d’un autre l’interdépendance culturelle doit être favorisée. Est-ce possible ?

Ce problème me rappelle celui de certains libéraux primaires qui veulent libérer les échanges économiques mais sont par ailleurs autoritaristes, déploient les forces de l’ordre dans les rues, cherchent à tout contrôler. C’est ce que j’appelle la schizophrénie du libéralisme. Comment ne pas tomber dans une schizophrénie de l’interdépendance ?

Une première réponse, valable aussi pour le libéralisme, est de reconnaître que le monde est complexe, qu’il n’est ni tout blanc ni tout gris. On peut aller dans un sens dans un domaine, aller dans un autre sens dans un autre domaine. Une forme d’équilibre dynamique se crée alors à la jonction d’aspirations diverses.

Une seconde réponse, qui me satisfait mieux, consiste à coupler les idées d’indépendance et d’interdépendance. L’une et l’autre doivent se construire sans se nuire et, au contraire, se renforcer.

Je dois me rendre indépendant de cet industriel qui m’empoisonne, je dois donc le pousser à renoncer à impacter l’environnement. J’y réussirai parce que je lui suis lié culturellement, parce mon discours l’influencera… et, aussi, parce que j’ai le pouvoir de le boycotter. Sans cette interdépendance entre l’industriel et moi, je ne pourrais donc pas me rendre indépendant de lui.

Maximiser l’interdépendance culturelle revient à se donner plus de pouvoir de liberté, donc plus d’indépendance. Sans interdépendance massive, les imbéciles peuvent commettre des horreurs dans l’indifférence générale.

Toute tentative de réduire l’interdépendance culturelle, donc de limiter les échanges, nous met en danger en tant que société, en tant qu’espèce.

La dictature et les tendances totalisantes seraient plus désastreuses que jamais en un temps de complexité extrême.

L’interdépendance culturelle doit être cultivée pour lutter contre la dépendance matérielle.