Thierry Crouzet

Vivre ensemble sans police

Il existe me semble-t-il deux types de pyramidal, qui s’influencent l’un l’autre, se provoquent l’un l’autre, mais que je peux tenter de dissocier pour faciliter la discussion.

Le pyramidal structurel

Les grandes entreprises ou les gouvernements sont structurés hiérarchiquement pour des raisons d’efficacité. Il faut savoir qui fait quoi, qui est responsable de quoi, qui reporte à qui…

Selon Shirky, les organigrammes seraient apparus en 1855 sous l’impulsion de David McCallum, un manager de la New York & Erie Railroad. C’est risible. Les Américains auraient tout inventé. Les Égyptiens n’ont pas eu besoin de la théorie pour passer à la pratique lorsqu’ils construisirent les pyramides. Quand on veut qu’une chose soit faite, surtout lorsqu’elle est de vaste ampleur, les hommes recourent depuis longtemps au pyramidal.

Ils ne choisissent pas cette solution parce qu’elle est la meilleure dans l’absolu mais parce qu’ils savent qu’elle fonctionne et que les hommes se prêtent au jeu.

Si d’autres méthodes d’organisation apparaissent, si elles font leur preuve, elles concurrenceront le pyramidal structurel qui peu à peu devrait être délaissé. Personne ne se battra pour le défendre.

Le pyramidal autoritaire

Un autre pyramidal, beaucoup plus indicible, imprègne toute la société. Nous supposons, presque tous, que, pour régler les situations de groupe, nous avons besoin d’une autorité supérieure. C’est devenu une position idéologique, souvent inconsciente, souvent même spirituelle, pour laquelle en revanche des gens sont prêts à mourir.

Comment en sommes-nous arriver là ? Moins en détail que Buchanan, Shirky évoque la Tragedy of the Commons de Garrett Harding.

Si des bergers peuvent amener leurs bêtes sur un champ communal, c’est le berger qui viendra le matin et laissera ses bêtes le plus longtemps se nourrir qui empochera plus d’argent lorsqu’il vendra ses bêtes.

En théorie, les bergers peuvent se mettre d’accord pour se partager équitablement le champ mais qui les oblige à respecter leur promesse ? Rien. Ils ont alors tendance à épuiser le champ et à détruire le bien commun.

Pour empêcher cette gabegie, nous avons déduit la nécessité d’une autorité supérieure. Nous avons choisi de vivre dans une société policée… Et comme la police elle-même exige une police, les couches hiérarchiques se sont peu à peu accumulées.

Dans un même temps, nous devenions de plus en plus nombreux, nous vivions dans une société de plus en plus complexe, la tendance au pyramidal autoritaire se coupla alors avec la tendance au pyramidal structurel. Nous avons fini par croire qu’il n’y avait plus d’autres façons de vivre. Le système s’est verrouillé sur lui-même, les puissants finançant la dette des pauvres pour stabiliser les couches hiérarchiques.

D’autres mondes

Côté structure, le pyramidal n’est qu’un mode possible, d’ailleurs assez peu utilisé dans la nature. Nous découvrons aujourd’hui, notamment grâce au net, les vertus de l’auto-organisation.

Côté autorité, contrairement à ce que laisse entendre Shirky, nous découvrons aussi des pistes pour nous extraire de la Tragedy of the Commons. Elles n’ont pas été mises en œuvre mais elles existent. Nous ne pouvons plus dire que la seule façon de régler les problèmes de vivre ensemble, c’est par une forme ou une autre d’autorité.

Je suis conscient que nous allons devoir travailler sur ce sujet et faire des expériences. J’entrevois une solution que Shirky m’a aidé à clarifier. Il évoque trois modes d’action collective et tente de faire le point sur notre situation.

  1. Partager. À l’aide d’une plateforme, en l’absence d’une autorité organisatrice, nous savons partager des photos, des vidéos, des news, des expériences… Il a été facile de passer à l’auto-organisation dans ce domaine parce que les organisations ne s’y sont jamais intéressées à cause des coûts de gestion.
  2. Créer. À l’aide d’une plateforme, en l’absence d’une autorité organisatrice, nous commençons à créer des œuvres collectives : wikipedia, le logiciel libre, les semences libres… Les organisations classiques et auto-organisées entrent peu à peu en compétitions.
  3. Vivre ensemble. Dans ce domaine, les structures pyramidales ont encore la main. Shirky dit ne pas voir d’avancées dans ce domaine, je suis moins pessimiste. La gestion de la crise de l’eau en Inde est un début de solution pratique de la de la Tragedy of the Commons.

N’existe-t-il pas dès à présent une astuce pour imaginer une nouvelle façon de vivre ensemble ? Une façon qui règle la Tragedy of the Commons sans le recours au pyramidal ?

Ma femme m’a suggéré une piste : et si on essayait de se placer dans le cas « créer » ensemble ? Les bergers ne partagent plus un prè mais les revenus de la crémerie du village à laquelle ils amènent leur lait. Le bien commun source de discorde est devenu un élément d’une œuvre collective. En conséquence, comme nous savons qu’il est possible de créer collectivement sans autorité supérieure, il est aussi possible de vivre ensemble sans autorité supérieure.

Cette intuition n’est pas une démonstration. Je suis bien loin d’une systématisation. D’ailleurs, elle n’aurait aucun sens. Il faut encore une fois essayer et résoudre les problèmes uns à uns.

Si l’industrie du logiciel libre y parvient, d’autres industries y parviendront, la société y parviendra. Quand ? C’est une autre question.