Thierry Crouzet

Non pyramidal rime avec auto-organisation

Si je n’ai jamais croisé des promoteurs de l’auto-organisation panégyristes du modèle pyramidal, il m’arrive de croiser des gens qui voudraient rejeter les pyramides qui nous écrasent mais qui ne croient pas à l’auto-organisation.

Quand je leur demande comment fonctionnerait leur société sans pyramide, je n’obtiens pas de réponse. Pourquoi ? Il me semble que si on enlève les pyramides, c’est-à-dire toute autorité supérieure, il ne reste qu’une forme ou une autre d’auto-organisation.

Imaginons qu’au-dessus de nous, il n’y a plus d’élus, de chefs, de dictateurs… comment faisons-nous pour prendre des décisions ? Si personne ne décide par le haut, que se passet-il ? Pour que nous vivions ensemble, il faudra bien qu’une forme d’organisation se maintienne. Elle ne pourra le faire que d’elle-même puisque ses membres ne peuvent invoquer une autorité supérieure. Nous avons le début d’une auto-organisation sociale.

Quel sera son avenir ? Nous n’en savons rien. Un dictateur pourra émerger et ramener tout le monde au pyramidal. Mais pourquoi serait-ce une nécessité ? Personne n’a démontré que nous penchions inévitablement vers le pyramidal.

À situations nouvelles, dans un monde nouveau, avec des outils nouveaux, correspondent de nouvelles possibilités esthétiques, spirituelles, sociales… Nous ne pouvons pas nous appuyer sur l’histoire pour dire que ça ne marche pas. Jamais la situation présente ne s’est présentée.

Que le système redevienne pyramidal au cours de son évolution, ne change d’ailleurs rien au fait que quand il est dans son état non pyramidal, il soit auto-organisé.

Quand on se dit contre le pyramidal, quand on veut que le monde s’aplatissent, tendent vers une structure en réseau, on ne peut pas en même temps rejeter l’auto-organisation car alors on n’a plus de mécanisme social… sinon l’anarchie ou le retour immédiat au despotisme.

Je me plante peut-être totalement mais je ne vois pas un autre mécanisme que l’auto-organisation pour animer une société non pyramidale, d’autant plus qu’à ce stade auto-organisation est un concept un peu fourre-tout.

Un monde plus plat

Pour montrer que non pyramidal rime avec auto-organisation, j’ai supposé un non pyramidal extrémiste. On peut aussi se demander s’il est possible simplement d’aplatir les pyramides et de réduire ainsi leur pesanteur.

S’il subsiste un tant soit peu d’autorité supérieure, nous n’avons pas pour obligation de basculer dans un modèle auto-organisé. Puisque les élites décident encore, le groupe peut encore s’organiser en respectant les consignes.

Mais moins il y a de managers, moins il y a de consignes, plus les membres du groupe doivent décider pour eux-mêmes… Ils commencent à s’auto-organiser pour palier à la légèreté de la hiérarchie.

L’auto-organisation n’est pas incompatible avec des formes de hiérarchie. Pour preuve, nous nous auto-organisons déjà dans bien des domaines. Il n’y a pas un policier derrière chacun de nous. Nous acceptons les règles sociales et construisons la société à partir de là. Elle est déjà une vaste structure auto-organisée.

Sans être contre le pyramidal, si on veut en réduire le poids, il faut donc aussi croire aux vertus de l’auto-organisation.

Reste à savoir si les pyramides aplaties peuvent subsister. Les pyramides se justifient pour résoudre de vastes problèmes par la méthode industrielle. Réduire les pyramides revient à réduire leur portée. Je me demande si une structure pyramidale n’est pas condamnée à croître sans fin…

La long tail crée des écosystèmes pour de petites structures sans les obliger à croître. Quel est l’écosystème pour les pyramides aplaties ? Je n’ai pas l’impression qu’il existe ou qu’il soit en train d’apparaître.

Dans les entreprises, souvent les réorganisations réduisent les pyramides et elles réapparaissent aussitôt. La pyramide appelle d’autres pyramides. La pyramide aplatie est sans doute une utopie.

Notes

  1. Je parle à dessein de pyramide et non de hiérarchie. Il peut exister des hiérarchies non pyramidales. Dans un réseau le nombre de connexions permet, par exemple, de créer une hiérarchie entre les nœuds. Mais cette hiérarchie n’est pas autoritaire, elle ne légitime aucune capacité à décider pour les autres. Elle indique tout au plus une aptitude à les influencer, ce qui me paraît différent. Par pyramide, j’entends autorité hiérarchique à multiple couches.
  2. J’utilise plus haut auto-organisé dans un sens très lâche d’organisé de l’intérieur, de point à point, sans commandement … avec uniquement des décisions locales et aucune forme de système nerveux central.
  3. Les simulations avec des agents aident à comprendre ce que peut-être un système auto-organisé. Mais il ne faut pas confondre la description qu’on peut faire des systèmes auto-organisés des systèmes eux-mêmes (déjà parce que les simulations ne peuvent intégrer tous les paramètres). Un même mot désigne tantôt la chose, tantôt le mécanisme que nous croyons à l’œuvre, tantôt le formalisme que nous employons.
  4. Entre un groupe social auto-organisé, les piétons sur un trottoir par exemple, et la simulation d’agents qui se déplacent sur un trottoir, nous voyons les mêmes effets de foule, les mêmes bouchons, les mêmes séquences… Nous observons les mêmes phénomènes mais personne ne prétend que la simulation est la réalité. Elle aide à comprendre le processus d’auto-organisation, c’est tout.
  5. Nous pouvons deviner qu’un groupe social est auto-organisé (il est décentralisé, il maintient sa cohérence, il manifeste des comportements d’ensemble de type émergeant…) sans pour autant être capables de trouver les règles génératives pour simuler ces comportements. L’auto-organisation existe avant la simulation sinon nous ne serions pas là.
  6. Que les simulations d’auto-organisation soient parfois simplistes ne rend pas l’auto-organisation elle-même simpliste. Je crois d’ailleurs au fond de moi que tout est simpliste, immensément simpliste, mais c’est une autre question.
  7. Une simulation peut mettre en évidence un ensemble de règles génératives mais elle est incapable de simuler tous les traits sociaux de tous les individus. Quand on explique la création de ghetto à l’aide de quelques règles, on met le doigt sur des mécanismes que les gens sur le terrain doivent évaluer.
  8. Nous ne pouvons sans cesse nous contenter de dire que le magma social est compliqué… et renoncer à toute forme de discours sous prétexte qu’il est simplificateur. L’idée que tout est plus compliqué qu’il n’y paraît n’est peut-être qu’une idée reçue.
  9. Compliquer les règles d’interactions entre les agents comme les agents eux-mêmes ne change souvent pas les résultats des simulations. Un peu comme si certains mécanismes, une fois en route, maintenaient leur propre autonomie. On pourrait envisager des formes de vie sociale. Comme les cellules organiques, elles garderaient une identité dans l’organe social complet. Pourquoi les règles maintenant leur cohésion ne seraient-elles pas simples ? Elles ressembleraient aux règles chimiques qui maintiennent les membranes des cellules.