Thierry Crouzet

Le yin et le yang

Je ne suis pas aussi rationnel que vous le croyez. Il m’est arrivé de connaître des expériences spirituelles spontanées. Dans ces moments de conscience, j’ai eu l’impression d’être connecté à toutes choses. J’ai perçu l’interdépendance générale et j’ai compris le ridicule schématisme des modèles hiérarchiques. Mais je me suis gardé d’interpréter mes expériences en invoquant une force divine ou mystérieuse.

Quand Sri Aurobindo connaît des expériences spontanées puis quand il les renouvelle grâce au yoga, il dit communier avec le divin. Je suis plus terre-à-terre. Ce que je vois, ce que je sens, ce que j’éprouve, c’est l’interdépendance qui entraîne toutes les choses.

Je ne cherche pas une explication rationnelle à tout prix. Je dis ce que je vois comme Aurobindo dit ce qu’il voit. Mais nous ne voyons pas du tout la même chose. Alors sans doute a-t-il connu des expériences plus profondes que moi mais je ne suis pas sûr que ce soit l’explication. Certains ont un biais vers le surnaturel, d’autres n’en ont pas.

Par exemple, je pense que nous ne pouvons pas prévoir l’avenir. Il ne me viendrait donc pas à l’idée que l’expérience spirituelle me révèle quoi que ce soit sur le futur, ou même un quelconque sens de l’histoire. Le sens, c’est celui que nous donnons. Il n’y pas un sens qui s’impose à nous mais une infinité de sens que nous nous imposons. La nuance est gigantesque.

Ma façon de penser ne me protège pas de la croyance. J’ai par exemple l’intuition très floue qu’un contenant peut être inclus dans son propre contenu. Ce qu’illustre à mon sens le symbole du yin et du yang.

Ce n’est pas totalement absurde si on se représente le monde en réseau. Une entité n’est jamais formée que d’une chose. C’est un processus. Imaginons un système composé de trois parties A, B, C. Si A contient B, que B contient C et que C contient A… nous avons un système qui se contient lui-même.

C’est une simple boucle récursive.

Quand en informatique une fonction s’appelle elle-même, elle se contient elle-même. D’ailleurs c’est explicite dans le programme puisque dans le code de la fonction on voit apparaître le nom de la fonction elle-même.

J’ai l’impression que le monde reboucle ainsi sur lui. Ce n’est pas une régression à l’infini car c’est toujours la même réalité qui est sans cesse brassée sur elle-même.

Je crois en un tel monde. J’ai l’impression que la science nous le révèle de plus en plus clairement. L’ordinateur nous aide à le regarder et à le manipuler.

C’est un monde tout aussi étrange et merveilleux que l’ancien monde hiérarchique mais il ne repose pas sur la même mystique.

Note

Des scientifiques et des philosophes imagent que le monde n’est qu’information. Tout serait in fine que des bits. Si tel est le cas, un programme ne serait pas une simple abstraction mais un élément fort de la réalité. Comme il existe des programmes récursifs, le tout pourrait donc être contenu dans ses parties.

Cette vision reste métaphysique mais n’a pas moins de valeur que la vision idéaliste qui elle voit le monde comme une suite d’élévations… où chaque niveau englobe les précédents.

Nombre de gens attirés par la sagesse orientale ne l’intègrent pas à leur vision du monde. Le yin et le yang n’est qu’une métaphore de la récursivité.

En rejetant l’idéalisme, je suis beaucoup plus oriental que nombre d’adeptes du yoga et autres techniques de méditation.