Thierry Crouzet

The tipping point

Suite à mon commentaire et à un petit mail que je lui ai envoyé, Susan George m’écrit :

Je crois avoir été bien précise – je n’ai strictement rien contre les initiatives petites et perso qui se lient ou qui ne se lient pas. Mais elles ne seront pas assez nombreuses assez vite. Toute la question est de savoir si tu crois vraiment à l’urgence ou pas. Voir le film de Leo.

C’est justement parce que je crois qu’il y a urgence que je crois que nous devons changer de méthode. Depuis au moins vingt-ans, nous savons que nous devons agir et globalement nous ne faisons rien. Pourquoi ça changerait aujourd’hui ?

Nous sommes certes plus conscients mais le système à l’œuvre sur la planète ne peut pas se changer lui-même. On peut lui demander de se suicider mais il préfèrera encore voir le monde crever avec lui.

Pire, si on lui demande de régler le problème que son mécanisme engendre, il ne réagira pas. On peut pas lui ordonner de muter. Les mutations ne se décident pas, elles se produisent de l’intérieur, de partout en même temps et elles se propagent comme un virus.

Un virus peut aller très vite.

Nous devons trouver une solution virale à la crise contemporaine. Ce n’est pas une crise qui se joue en un centre particulier mais partout à la fois. Une médication par le centre n’a aucun sens. Composer avec le système actuel n’a aucun sens.

Dans un système complexe, rien ne peut aller plus vite qu’un virus.

Nous n’avons pas trouvé ce virus social mais nous devons le chercher. Tous les activistes doivent se mettre au travail pour découvrir l’effet boule de neige. Chaque personne qui a de l’audience doit essayer de convaincre que c’est en chaque point du système que doit naître le changement.

Le film de Léo explique pourquoi l’approche par le top ne peut pas fonctionner. Il illustre les phénomènes de feedback. Ils ne sont pas à l’œuvre que dans le climat mais dans tous les systèmes complexes. Dans nos sociétés aussi, dans nos gouvernements aussi.

C’est à cause des feedbacks que nous avons un problème climatique et c’est à cause d’eux que nos gouvernements sont impuissants.

Un virus peut aller très vite parce qu’il rebondit de feedback en feedback. Exactement comme le réchauffement climatique lui-même. Nous devons lutter contre lui avec ses armes. Au contraire, les gouvernements, parce qu’ils veulent contrôler à tout-prix, ne savent pas profiter des feedbacks et ils se trouvent quasi paralysés par eux.

Ok il y a urgence. Mais ne paniquons pas. Adopter la première médication venue, celle à l’origine du mal, ne me paraît pas très sage. Elle ne nous amènera pas plus vite au but mais plus vite au-delà du tipping point.

J’ai revu le film de Léo en pensant non au climat mais aux interactions entre les hommes et entre nos gouvernements. Et tout s’éclaire il me semble.

  1. Nous ne savons pas quelles solutions prendre. Il faut réduire l’impact climatique, nourrir les hommes, pas trop nuire aux riches, laisser les pays pauvres s’enrichir…L’équation a beaucoup d’inconnues, trop d’inconnues pour être résolue analytiquement. Nous ne connaissons pas la solution miracle sur laquelle il serait facile de statuer mondialement. Toutes les solutions dont nous disposons sont partielles et presque aucune n’a été testée. À la solution analytique, celle adoptée par le passé, nous devons préférer la solution par simulation, celle rendue possible grâce aux ordinateurs. Nous ne pouvons qu’ajuster toutes les variables en même temps, faire des expériences et chaque fois mesurer comment nous nous situons par rapport à l’objectif.
  2. Même si des décisions étaient prises par le haut, personne ne pourrait anticiper leurs conséquences sociales, économiques et écologiques. Regardez les engrenages sur le film et essayez d’imaginer comment ils vont digérer vos décisions. Être bien intentionné n’est pas suffisant. Je suis sûr que nombre de dictateurs ont été bien intentionnés à un moment de leur vie.
  3. La complexité des engrenages mondiaux actuels explique pourquoi aucune décision n’est prise par le haut. Il faudrait un gouvernement mondial qui n’existe pas. Et s’il imposait à tous une décision, on serait dans une dictature plutôt que dans un monde libre. Il pourrait d’ailleurs prendre une décision radicale : mettre tout le monde dans des camps de concentrations et on n’aurait plus de problème climatique. Mais nous ne voulons pas de ça. Nous voulons une solution qui passe par la liberté.

Aujourd’hui, je suis un chasseur de virus sociaux. J’ai traqué ceux qui s’étaient propagés sur Internet, j’en ai trouvés qui dans le domaine écologique se sont répandus mais jamais avec une force suffisante et planétaire.

Mais un chasseur trouvera le virus.

Léo avec son film a essayé d’en lâché un comme Al Gore. Mais ces virus sont des alertes. Nous devons trouver des virus actions, des virus qui nous poussent à changer radicalement nos vies.

Le virus le plus radical serait celui qui pousserait chacun de nous à parler en son nom et plus en celui d’une entité qui le dépasse (entreprise, parti, gouvernement, nation…). Si nous sommes nous-mêmes, conscients, nous allons arrêter de commettre des horreurs au nom de structures qui nous dépassent. Je développe cette idée à la fin de mon prochain livre.

Je n’aime pas les solutions qui passent par le centre car elles ne passent pas par les individus. Je crois que le centrisme est le mal qui ronge notre monde. Il oublie les engrenages qui depuis longtemps n’ont plus de centre.

Il faut un virus radical.

— Non j’accepte plus ça, doivent dire tous les hommes, tous les employés de Total ou Monsanto, tous les ministres et tous leurs délégués.

On se moque de pour qui ils travaillent et pourquoi ils travaillent. On veut les entendre eux. Qu’ils arrêtent de se cacher.

Personne d’autre que l’homme ne sauvera l’homme. Les structures centrales que nous avons créées ne sont faites que d’hommes. C’est aux hommes que nous devons nous adresser pas à leurs gouvernements.