Thierry Crouzet

Pris en otage par Total

Dans La Haine de l’Occident, Jean Ziegler raconte les dérives du capitalisme et comment notamment les compagnies pétrolières détruisent le Nigeria, provoquant des millions de morts.

Oui, le huitième plus gros producteur mondial de pétrole est l’un des vingt pays les plus misérables de la planète !, écrit Ziegler.

Les mêmes affairistes, à peine plus diplomates mais tout aussi introduits dans les cercles du pouvoir, œuvrent près de chez nous. À quelques pas de ma maison, Total dépollue une ancienne friche industrielle avec des méthodes pour le moins douteuses.

En 2004, le groupe pétrolier tenta une prise par surprise des riverains. L’air devint irrespirable et des hydrocarbures polluèrent l’eau des canalisations. Les travaux furent interrompus.

Fin 2008, ils recommencent dans un cadre cette fois borné par les services de la santé publique. Mais chose étrange, Total emploie des huiles essentielles sensées masquer les odeurs (les émanations de H2S). En fait ces huiles ne masquent rien du tout. Quand il n’y a pas de vent, comme ce matin, l’air est tout aussi puant qu’en 2004. L’odeur est simplement autre.

Alors pourquoi Total et les autorités administratives tiennent-ils à remplacer une odeur par une autre ?

Autour du chantier ont été disposé des détecteurs de produits nocifs. Mais une fois mêlés aux masquants les produits nocifs sont-ils toujours détectables par les détecteurs ?

Nous ne le savons pas. Quand on a posé la question, personne ne nous a répondu (la formule des huiles essentielles n’a été communiquée que partiellement). Tout ce que nous savons c’est que Total refuse de payer une dépollution sous chapiteau et que notre administration laisse faire. Le pétrolier dépollue à l’économie sous prétexte qu’il fait marcher l’économie.

Ce qui se passe au Nigeria se passe aussi près de nous. Des hommes restent prêts à tout pour s’enrichir. Le plus lamentable dans cette histoire est que Total délègue pour ces viles missions des sous-fifres qui ne gagnent pas grand chose. Je me demande comment ces malheureux employés rentrent le soir dans leur famille. Osent-ils se regarder dans la glace ?

— T’as fait quoi papa aujourd’hui ?

— J’ai intoxiqué quelques Français. Trois fois rien, ils ne le sauront sans doute jamais.

Et puis il y a tous ceux qui couvrent ce jeu. Ceux qui ne veulent pas perdre la face pour leurs erreurs de 2004. Nous sommes loin du gagnant-gagnant. Tant que les hommes se cacheront derrières les entités qui les emploient, nous ne régleront aucune des crises contemporaines.