Thierry Crouzet

Lettre à Emmanuel Todd

Politique 2.0 74/83

J’aurais aimé écrire un livre intitulé Après la démocratie, j’y aurais parlé de la démocratie qui n’a pas encore vu le jour. Vous, dans ce livre, vous parlez de la fin de la démocratie et des solutions désespérées pour la sauver. C’est un peu gâcher mais je reconnais vous avoir lu avec impatience en deux jours. Vos chiffres et vos analyses m’ont stimulé tout en ouvrant des pistes de réflexion.

J’ai l’impression que nous sommes dans le même camp. Vous descendez avec tant de force nos politicards que je ne peux que vous applaudir. Au sujet de Sarkozy et de Ségolène, vous écrivez :

Aux yeux de l’historien et du sociologue, ils ne sont que les symptômes complémentaires d’une situation globale de vide idéologique […]

Ok, nos politiciens sont largués mais cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de nouvelles idéologies. Pour ma part, j’essaie d’en présenter une qui naît en ce moment même un peu partout dans le monde.

Tout d’abord, j’ai l’impression que vous attachez une trop haute estime à nos démocraties. Peut-être en Amérique au temps de Tocqueville la démocratie a-t-elle existé mais pas pour longtemps.

La démocratie représentative n’est qu’une version soft du monarchisme, une forme d’oligarchie tournante où le plus riche est presque systématiquement élu au poste de plus haute responsabilité. Vous en convenez :

Devenir chef de l’exécutif, en démocratie de manipulation, implique que le candidat se concentre sur les moyens d’obtenir le pouvoir au détriment des fins, c’est-à-dire du programme et de l’action. Aucune contradiction en première analyse puisque l’élu devra présider sans réellement gouverner, laissant tourner la machine économique selon ses propres règles. L’absence de fin justifie les moyens.

Je l’ai dit autrement dans Le cinquième pouvoir. Dans un monde complexe, l’homme de pouvoir ne peut exercer le pouvoir. Pourquoi se fatiguerait-il à élaborer un programme ? Ce n’est pas seulement la machine économique qui est devenue incontrôlable mais l’ensemble de la biosphère. Dans ce contexte, la démocratie représentative est nécessairement une démocratie de manipulation

N’est-ce pas la démonstration que la véritable démocratie, celle du peuple au pouvoir, ne peut exister qu’hors d’un système représentatif, dans une société de citoyens responsables, dans une société qui aura renoncé au moins en partie au modèle pyramidal ?

Vous décrivez l’effondrement de cette pyramide en France mais vous n’en tirez guère de conclusions positives alors que j’y vois les prémices d’un nouvel ordre démocratique.

Au début du troisième millénaire, la crise politique révèle une situation de vide idéologique total.

Votre insistance à cet égard me laisse supposer que, comme les politiciens que vous dénoncez, vous ne croyez pas à la possibilité d’idéologies loin du capitalisme et du marxisme. Comme nos politiciens, vous cherchez des médications de fortune. Vous regardez un malade en phase terminale et vous lui administrez encore de l’aspirine plutôt que de tenter avec lui une thérapie expérimentale.

Vous évoquez « l’effondrement terminal du catholicisme », il ne correspond qu’à un effondrement plus général du système pyramidal. Je suis d’accord avec vous quand vous dites :

Une crise religieuse est donc à l’origine de notre malaise actuel.

Nous sommes en crise parce que nous ne croyons plus en aucun modèle tutélaire, qu’il soit religieux ou politique. C’est bien pour ça que de nouvelles spiritualités voient le jour, des spiritualités plus proches de l’immanence que de la transcendance.

Vous voyez la société encore éprise d’individualisme alors que je vois émerger à travers les réseaux sociaux de nouvelles interdépendance, interdépendance à l’origine en partie du nouveau sens spirituel. Une forme d’égalité, ce qu’on appelle le pair-à-pair, est peut-être en train de naître et vous n’en parlez pas.

Votre aspirine, c’est la mise sous tutelle du libre-échange. Votre argumentation me paraît bonne. Si nous laissons la Chine et l’Inde nous envahir avec leurs produits nos entreprises vont devoir peu à peu se mettre au niveau de celles de la Chine et de l’Inde. Le processus a déjà commencé. Le pouvoir d’achat commence à baisser et ce n’est qu’un début si nous ne changeons rien. Vous montrez bien que le libre-échange n’est pas synonyme de démocratie et qu’il accroît les inégalités.

Mais le protectionnisme est-il la solution ? Vous parlez de crise économique et démocratique, mais pas de crise écologique et peu de crise sociale ? Si nous fermons nos frontières à certains produits, nous ne fermerons pas la frontière à la pollution ni au réchauffement climatique.

Le monde est devenu global. L’interdépendance le domine. Nous devons trouver la solution de notre équation dans ce contexte global qui ne peut être changé localement. Si nous fermons les frontières aux produits, nous les fermons en même temps aux conversations.

Voulez-vous fermer les frontières à Internet ? Et qui fabriquera nos composants électroniques ? Le protectionnisme n’est plus jouable. À quoi bon discuter de son efficacité s’il est inapplicable ? Je vais lire L’avenir d’une exceptionHakim El Karoui théorise ce point de vue. Je changerais peut-être d’avis mais je n’en vois pas de raison en vous lisant.

Je pense que le protectionnisme ne peut pas fonctionner, qu’il n’est même pas souhaitable pour la sauvegarde de la planète. À mon sens, il faut tenter autre chose. Certains parlent d’un keynésianisme vert, je n’y crois pas non plus.

Que devons-nous faire ? Nous livrer aux puissants qui deviennent de plus en plus puissants en même temps que les inégalités se creusent ? Non, nous devons saper les bases de ce système. Nous devons changer d’habitudes de consommation. Nous devons travailler autrement. Nous devrons vivre différemment.

Vous cherchez une solution dans le système, j’en cherche une à l’extérieur. Je ne vois aucun autre chemin pour engendrer le changement. Il ne viendra pas d’en haut parce que le haut est soit pourri, soit impuissant face à la complexité. Pourquoi devrions-nous croire aujourd’hui à cette voie qui n’a jamais rien changé en fin de compte ?

L’impuissance du gouvernant est systémique. Vous l’admettez indirectement en écrivant :

Du point de vue des hommes politiques, qui ont de plus en plus de mal à se faire élire pour ensuite ne pas gouverner, une solution possible serait que cesse la comédie. Le refus d’obéir au peuple pourrait être officialisé par une suppression du suffrage universel, par l’instauration d’un régime politique franchement autoritaire.

J’ai aussi tiré cette sonnette d’alarme. Nous allons tout droit vers cette apocalypse. Pourquoi ? Justement à cause de la complexité qui ne se gouverne pas. Pour reprendre le pouvoir, pour que les programmes politiques reprennent du sens, que les anciennes idéologies redeviennent opérantes, les hommes de pouvoir doivent réduire la complexité. C’est la seule façon pour eux de rendre le command and control à nouveau opérant (c’est ce que vous proposez avec le protectionnisme au nom de la démocratie).

Il y a une autre possibilité, accepter la complexité exponentielle de nos sociétés et apprendre à vivre avec. Nous devons accepter une fois pour toutes qu’un système complexe n’est pas contrôlable de façon déterministe. Nous devons inventer de nouvelles formes de gouvernance.

Après tout, nous inventons des arts nouveaux, de nouvelles technologies, de nouvelles philosophies, de nouvelles sciences… et pourquoi pas de nouvelles politiques ?