Thierry Crouzet

Si je pouvais lever une ambigüité

Billet après billet sur ce blog, je ne cherche pas à inciter à la révolte contre le monde pyramidal mais à faire comprendre ses limites. La plupart des gens croient que les structures pyramidales sont la seule possibilité organisationnelle. Pour qu’ils expérimentent autre chose, il faut qu’ils commencent à sentir que d’autres mondes sont possibles et qu’ils présentent quelques avantages. Après, ils tenteront peut-être de les construire et je n’ai aucune idée de ce qu’ils construiront. Mon but n’est pas de devenir architecte. Je construis ma vie et ce n’est déjà pas si mal.

Mais j’en ai assez d’entendre dire n’importe quoi au sujet de l’auto-organisation, une des pistes organisationnelles qui me semble les plus fécondes. Dans Le peuple des connecteurs, j’ai expliqué que l’auto-organisation se produisait au point étonnamment ténu entre le désordre et l’ordre excessif. L’auto-organisation est ni plus ni moins que le lieu organisationnel où se joue la vie.

Toutes les structures vivantes semblent auto-organisées à travers des réseaux, depuis la biosphère jusqu’aux sociétés humaines. Dans nos sociétés, les pyramides ne sont que des exceptions. En fin de compte, nous n’avons aucune raison de leur attacher une importance démesurée. Elles sont elles-mêmes d’ailleurs une forme d’auto-organisation, une de ses multiples manifestations possibles quand le réseau prend la forme d’un arbre.

Mais que les choses soient claires. L’auto-organisation n’est ni le désordre, ni l’absence de cadre, ni l’instabilité, ni l’anarchie. Seuls les défenseurs de l’ordre extrême tentent de le faire croire. La biosphère est un système auto-organisé qui stabilise sa température depuis 4 milliards d’années (théorie Gaia). Les systèmes auto-organisés sont d’une grande robustesse (ils ont une longévité bien plus grande que les structures pyramidales). Ils résistent souvent à d’énormes perturbations, justement parce qu’ils sont massivement redondants. Si nos corps ne résultaient pas de l’auto-organisation de millions de cellules, ils seraient sans doute aussi fragiles que nos téléphones portables.

L’auto-organisation est une forme d’organisation où il n’existe aucune autorité centrale. C’est tout (et c’est ma définition). La structure pyramidale est une autre forme d’organisation où il existe une autorité centrale. Ces deux organisations ne sont pas plus concurrentes qu’un rond et un carré en géométrie.

Rien de ce que peut réussir une structure pyramidale n’est interdit aux structures auto-organisées et inversement. C’est juste que dans certaines situations certaines formes d’organisation sont plus efficaces que d’autres. Comme je le dis toujours, le pyramidal coûte de plus en plus cher en même temps que la complexité augmente. Inversement, l’auto-organisation est difficile à mettre en place dans des structures simples : dix bonhommes auront du mal à s’auto-organiser et créer des structures émergentes.

Mon côté électron libre s’est manifesté dès mon plus jeune âge que je sois à l’école (pyramide), à l’armée (pyramide) ou sur la blogosphère (auto-organisée). Nos caractères ne diffèrent pas si on nous plonge dans une pyramide ou dans une structure auto-organisée.

De même quelqu’un qui a besoin d’un cadre normatif le trouvera dans une structure auto-organisée comme dans une structure pyramidale. Dans le premier cas, il sera contraint et guidé par l’interdépendance qui se manifeste souvent par les règles explicites ou non qui régissent la vie de la structure auto-organisée (et oui il y a des règles et des lois dans les structures auto-organisées). Dans le second cas, il sera contraint par la pression hiérarchique qui émane de l’autorité centrale.

Une structure auto-organisée peut s’avérer plus contraignante qu’une structure hiérarchique. Un simple exemple. Quand nous nous trouvons dans une foule, lors d’un concert par exemple, ou dans le métro aux heures de pointe, des flux de piétons se créent par auto-organisation et il nous est presque impossible de marcher à notre rythme sans emboîter le pas des autres.

Mon côté électron libre est bien plus heureux sur une route avec des limitations de vitesse. Les panneaux, bien qu’émanant de la pyramide, sont beaucoup moins contraignants. Je peux enfreindre les règles arbitraires à mes risques et périls. Dans le cas de l’auto-organisation, je suis plus certainement emporté et j’ai plus de mal à m’arracher aux jeux de règles du système auto-organisé.

Si je devais classer les gens, ce qui n’a pas de sens, je dirais qu’un électron libre est moins sensible aux consignes hiérarchiques comme à l’interdépendance. Inversement, d’autres personnes ont besoin de ces contraintes pour vivre sereinement. Plonger un homme dans un nouveau cadre social ne change pas sa nature. Elle évoluera peut-être différemment mais c’est une autre histoire.

Tout ça pour dire que les structures auto-organisées ne sont pas moins ou plus universelles que les structures pyramidales. Les unes et les autres ne sont pas idéales et les hommes, quel que soit leur caractère, peuvent y trouver leur place.

Il s’agit juste pour nous de savoir à un moment donné et dans une circonstance donnée quelle est la meilleure approche. J’ai l’impression que jusqu’à présent nous n’en privilégions qu’une : la structure pyramidale.

C’est logique car nous avons découvert les mécanismes de l’auto-organisation il y a moins de cent ans. Ils ne sont pas enseignés à l’école. Ils ne sont pas entrés dans notre rationalité. Nous ne songeons pas à eux. Seuls quelques informaticiens et physiciens commencent à exploiter l’auto-organisation dans leurs créations alors même que ce mécanisme est universellement exploité dans l’univers inanimé comme biologique. Il serait temps que nous ajoutions cette possibilité à notre arsenal. Nous en avons vitalement besoin.

PS : Pour être précis, je devrais éviter de mélanger structure (pyramide ou réseau) et mode d’organisation (command and control hiérarchique et auto-organisation).