Thierry Crouzet

Plateformes, 2.0, colonialisme et Hadopi

Le cinquième pouvoir est une force de décentralisation médiatique, énergétique, économique… et pourquoi pas spirituelle.

Pouvoir doit être entendu au sens de pouvoir faire, capacité d’agir et non pas capacité d’ordonner ou de dominer (c’est en fait un non pouvoir). Un point a au mieux le pouvoir sur lui-même et c’est de ce pouvoir éventuel que peut hypothétiquement émerger un pouvoir global. Il se traduit par des changements et non par des contraintes imposées de manière autoritaire, par le haut, ce que j’entends par pouvoir.

Le cinquième pouvoir, bien que force de décentralisation, n’interdit pas l’existence de zones centralisées et de pouvoirs au sens classique. Il a même besoin de plateformes d’échange, qui d’une certaine manière sont centralisées.

Par exemple, tous les projets open source s’organisent autour de sites centraux où les gens se connectent, partagent leurs outils et leurs expériences. Dans le domaine médiatique, les blogs décentralisés peuvent se retrouvés fédérés autour de divers outils, tel que Digg.com ou d’autres agrégateurs.

Mais, dans la perspective décentralisée, une plateforme n’est jamais totalement centrale, totalement unique. Chaque point peut se connecter à de multiples plateformes qui, en échange, n’exigent jamais l’exclusivité. Nous pouvons publier nos photos sur plusieurs sites. Chaque plateforme peut ainsi explorer des potentialités différentes, ce qui potentiellement stimule l’innovation.

Ainsi il ne faut pas confondre les hubs/plateformes dans un réseau décentralisé des points de passage obligés dans une structure hiérarchique. Wikipedia est une plateforme encyclopédique, elle n’est pas l’Encyclopédie officielle (comme avait souvent voulu l’être les encyclopédies traditionnelles).

Pour moi, le 2.0 peut se définir comme l’émergence de plateformes de fédération de contenus produits de façon décentralisée (elles rendent possible la collaboration). Dailymotion fédère les vidéos. Flickr les photos. Ces plateformes ne devraient en aucune manière s’approprier les contenus qu’elles fédèrent. En tant qu’utilisateur nous devrions refuser d’utiliser les plateformes qui ne partagent pas leurs bénéfices avec les auteurs des contenus fédérés. C’est à nous utilisateurs de dénoncer ce système et c’est en le dénonçant que nous exercerons notre pouvoir.

La plateforme doit faciliter les échanges. Elle ne doit pas s’accaparer tous les revenus et se transformer en un pouvoir central, pour le coup de nature autoritaire. Or ce réflexe centralisateur se développe sur le web comme partout ailleurs. Google est le plus grand voleur de contenus. Il se sert de nos sites pour créer ses pages de recherche qu’il monétise sans jamais nous reverser quoi que ce soit.

Certes il nous envoie des visiteurs… c’est très bien quand on est à la tête d’un site marchand (et qu’on converti le visiteur en argent) mais quand on est créateur de contenus, les visiteurs arrivent, consomment nos contenus et s’en vont. En tant que créateur, on peut avec ce système acquérir de la notoriété. Mais imaginons que l’ancien monde n’existe pas (je ne publie pas de livres ou ne donne pas de conférences payantes). Que fait-on de la notoriété ? On est incapable de la convertir en revenus qui nous permettront de créer de nouveaux contenus. Le 2.0 actuel n’est pas autosuffisant. Il me fait penser au colonialisme. Il se nourrit sur un monde plus ancien que lui et il le phagocyte.

S’il veut survive, s’il veut se développer, il doit accepter le partage à tous les niveaux. Si Google prend quelques phrases d’un site pour créer une page, il doit partager avec ce site. Il ne peut pas dire « je t’envoie un visiteur en échange ». Car ce visiteur n’a pas chez Google et chez nous la même valeur.

Ce n’est pas à Google de décider la loi du marché sous prétexte qu’il est le plus fort. Il n’est pas le plus fort, c’est les créateurs de contenus qui le sont. Si demain ils refusent que Google les pille, Google est mort. Un cinquième pouvoir des créateurs reste à naître. Le véritable ennemi des créateurs n’est pas la copie des contenus mais le refus des plateformes 2.0 de partager ce qu’elles gagnent avec ces contenus.

La solution au droit d’auteur dans un monde 2.0 est donc évidente. Il faut que le partage soit institué à tous les niveaux (et que les créateurs l’exigent, pas besoin de loi). À partir de ce moment les contenus peuvent circuler librement. Plus ils circuleront, plus nous générerons de revenus directs et indirects.

La vrai honte c’est que Google et les autres services pillent les créateurs. Sur le dos des créateurs, ils génèrent plus d’argent que n’en ont jamais généré les créateurs. Si le gâteau était partagé, tout le monde y trouverait son compte.