Thierry Crouzet

Pour une gouvernance mondiale

Uns tructure polyvalente

Pouvons-nous créer un gouvernement mondial maintenant ? Sommes-nous assez sages ? Il me semble qu’il serait dangereux de créer un tel gouvernement avant que nous ayons pris conscience qu’il existe un spectre de problèmes auquel correspond un spectre d’organisations. Il serait dangereux de créer un gouvernement mondial sur le modèle pyramidal de nos gouvernements nationaux. C’est au nom des hommes qu’il faut gouverner non au nom d’une idéologie posée a priori.

Aujourd’hui, les gouvernements se structurent en pyramide, non par raison d’efficacité et d’adéquation à certains types de problèmes, mais parce qu’ils héritent leur structure depuis l’âge lointain où les hommes se sédentarisèrent. Nous sommes la conséquence de notre passé évolutif. Il y a parmi nous des humains dominants à la recherche du pouvoir.

Mais, comme je le dis souvent, ce n’est pas une difficulté insurmontable. La nature du pouvoir évolue avec le temps. Jadis la force compta sans doute plus que l’intelligence. En même temps que nos sociétés évoluent, le pouvoir se transforme. Il peut devenir art de l’organisation plutôt qu’art de la domination. Si le pouvoir brut s’avère peu efficace, les gens qui tenteront d’en user, et ceux qui leur obéiront, se retrouveront défavorisés.

La structure pyramidale n’est donc ni une fatalité biologique, ni la structure idéale comme je ne cesse de le répéter.

Organisation et action

Il faut bien différencier la structure d’une entité (gouvernement, institution, entreprise, association…) et la manière dont elles travaillent les unes avec les autres.

Par exemple, Internet a été pensé par des hommes employés dans des structures pyramidales. Mais rien ne les a empêchés de travailler de manière coopérative et co-créative. Chacun avait beau être sous l’autorité de sa hiérarchie, le projet global, à cheval sur plusieurs pyramides, a très vite fini par ne plus être piloté par le haut mais plutôt de l’intérieur, grâce notamment à l’établissement de normes et, surtout, un processus de discussion de ces normes qui facilita leur évolution.

Des institutions se mirent en place avec un rôle de gouvernance, mais une gouvernance non autoritaire, car ne reposant pas sur un système pyramidal. Le W3C, par exemple, définit les langages Web pour que les sites et les navigateurs se comprennent mais il n’interdit pas les divers intervenants d’innover en apportant de nouveaux protocoles et de nouveaux langages.

Cette innovation multimodale se produit sans cesse en tout point du Web, poussée par l’esprit d’inventivité des uns et des autres. Quand une expérimentation se propage, le W3C en prend acte, souvent avec pas mal de retard et l’intègre à ses standards.

D’un autre côté, le W3C cherche à anticiper le mouvement et propose souvent des normes pour les technologies encore balbutiantes. Mais il se garde de les imposer aux développeurs. Il suggère, donne une direction, coordonne les efforts des uns et des autres. Souvent personne ne suit ses recommandations mais elles donnent des idées.

L’approche globale

Si une institution mondiale se structure en pyramide, avec autorité sur les branches, elle devient un pouvoir central et global. De par même sa structure, elle n’aura aucun moyen d’adresser les problèmes complexes, problèmes qui ne sont pas réductibles et dont les différentes composantes sont liées par une multitude de feedbacks.

Comment nous en sortir ? Nous nous trouvons bien face à des problèmes globaux mais que faire si l’approche globale ne marche pas ? Au fait qu’est-ce qu’une approche globale ?

Quand une décision part d’un point central, le sommet de la pyramide, et s’applique à tout ce qui est en dessous en suivant l’arborescence, nous avons bien une approche globale. Nombreux en déduisent alors qu’il nous faut un gouvernement mondial à caractère autoritaire pour régler la crise climatique.

Mais ce n’est pas la seule manière de faire comme je l’ai expliqué avec Internet. Les décisions peuvent émerger en de multiples points, en bas si on veut, avant de remonter et d’être normalisée par l’institution globale.

Avec les problèmes complexes, ce qui est le propre le plus souvent des problèmes globaux, nous nous trouvons avec deux approches radicalement opposées de la gouvernance, dont l’une, la pyramidale, me semble totalement inadaptée.

Beaucoup de gens la favorisent aujourd’hui, souvent parce qu’ils n’ont pas idée des autres possibilités déjà expérimentées et de toutes celles qui nous restent à imaginer. Les gouvernements ne savent que dupliquer leur propre modèle. Pourtant la sagesse voudrait de commencer par évaluer la nature du problème à résoudre.

Sommes-nous dans un cas d’irréductibilité, d’invariance d’échelle, de complexité ? Alors adoptons la méthode distribuée qui s’appuie sur une organisation en réseau. Ça n’implique pas de changer tous les acteurs mais ça veut dire qu’ils doivent travailler et s’organiser d’une manière non pyramidale.

Un problème global ne peut s’adresser d’une manière centrale. Il doit justement être travaillé globalement, en tout point, pied à pied, sur le terrain, là où il émerge, à sa source… et non pas depuis un point hypothétique et détaché des contingences.

Le rôle de l’État

Un gouvernement global doit donc à tout prix maintenir la diversité de ses composantes pour multiplier ses chances de découvrir des solutions aux problèmes qui émergent sans cesse. Loin de globaliser par l’uniformisation, il doit multiplier les points de connexion entre les cultures et surtout entre les hommes afin de donner une chance à l’intelligence collective.

Nous avons besoin de la sagesse que nous apporterait une gouvernance mondiale du type W3C. Nous devons séparer l’action de l’observation et du jugement de cette action. Nous devons séparer les pouvoir plus que jamais.

Face à un problème global, personne n’est sûr par avance qu’une solution, aussi intuitive soit-elle, aura des effets bénéfiques. Les solutions en apparences les plus rapides ou radicales sont peut-être le meilleur moyen de nous éloigner de notre objectif.

Nous voulons éviter la catastrophe climatique mais aussi, et surtout, préserver la vie humaine. Qui nous dit que telle mesure en voulant empêcher l’élévation des températures ne va pas mener à des régimes totalitaires ou provoquer des guerres monstrueuses ?

Du fait même de la globalité du problème et des interdépendances, personne ne peut le dire. Voilà pourquoi l’approche distribuée est la seule envisageable. Elle minimise les risques, puisqu’elle commence à petite échelle. Elle responsabilise, puisque c’est à chacun des acteurs de chercher des solutions. Elle fait gagner du temps, puisqu’elle limite les erreurs monumentales et les discussions au sommet qui n’en finissent jamais.

Une institution internationale peut piloter cette approche distribuée. Elle peut faciliter les actions, produire des comptes rendus, dire quand ça marche, quand ça ne marche pas, et où, pousser dans des directions qui semblent prometteuses. Mais elle ne peut rien imposer a priori car elle ne sait pas ce qui au final sera bénéfique.

Elle peut donner l’objectif de baisser les émissions CO2, elle peut inciter les industriels à aller dans ce sens, leur donner des avantages, donner des crédits à des projets de recherche qui semblent prometteurs mais elle ne peut acter a priori.

C’est au fur et à mesure, sur le chemin, que la solution se révèle en même temps qu’elle se construit. Les artistes travaillent exactement comme ça. L’œuvre se fait en travaillant, elle n’est pas calculée une fois pour toutes, sinon le travail serait d’un ennui insupportable.

Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant.

D’où va venir l’idée décisive. Personne ne peut le savoir. En 1965, personne ne savait que 25 ans plus tard Tim Berner Lee inventerait le Web. Ce n’était pas prévu. Pas comme ça.

Je lis sans cesse la littérature scientifique. Chaque jour des dizaines d’idées surgissent pour adresser les problèmes climatiques, soit en proposant de nouvelles sources d’énergie, soit en dépolluant l’atmosphère, soit en changeant le comportement de tous les acteurs économiques. Certaines d’elles, il faut l’espérer, réussiront à s’imposer.

Ce n’est pas à moi ni à personne de les choisir mais à elles de prouver leur intérêt et de leur faisabilité. D’abord à petite échelle, avant de grandir éventuellement. Et j’en ferai alors avec vous autres la promotion. Et peut-être que la gouvernance en fera une norme, voire in fine une loi à minima.

C’est de cette façon que l’esclavage a été aboli. Des gens ont refusé l’esclavage, ils ont montré qu’on pouvait vivre sans esclaves, ils ont fini par imposer leurs vues… et c’est alors que l’État a pris acte, lorsque des réseaux avaient préparé le terrain. La même histoire s’est reproduite pour le vote des femmes, pour l’abolition de la peine de mort, pour l’interdiction de la cigarette dans les lieux publics…

Nous avons bien sûr besoin d’un État, d’un État qui véhicule les valeurs, défend les avancées les plus sérieuses, les entérinent une fois que les expérimentations se sont suffisamment consolidées. En quelque sorte, il nous garantit de ne pas faire marche arrière. C’est à ça que doivent servir les lois, pas à nous empêcher d’aller de l’avant.

PS. Nous avons l’exemple d’une Europe construite autour d’une gouvernance pyramidale. La pyramide a vite tendance à se nourrir elle-même, à imposer des mesures plus qu’à écouter ce dont nous avons besoins, ce dont la planète a besoin. Un réseau de sages peut ne pas être écouté, ne pas être suivi, mais au pire il n’a aucun effet, il ne risque pas de nous mener par le bout du nez. Et je suis sûr que si ces sages, pas nécessairement élus d’ailleurs, se font les porte-paroles de nos cultures, nous leur prêterons plus attention qu’aux technocrates de Bruxelles ou des Nations Unis.