Thierry Crouzet

La presse agonise :
c’est mérité

Édition 169/173

Conseillé par @otacheau, je viens de découvrir Le livre dans le tourbillon numérique, article du Monde diplomatique de septembre. Autant vous dire que cette lecture me fait comprendre pourquoi la presse agonise. C’est plat, pénible, sans perspective et presque mièvre tant les idées reçues s’enchaînent. Si on lisait que des insanités pareilles sur le Net, qu’est-ce qu’on s’emmerderait.

Où mène le gigantesque fleuve de culture rendue « liquide » par le passage au virtuel ? Qui le contrôlera ?

Ça commence. Le virtuel, cet épouvantail qu’on sort dès qu’on comprend plus la nouvelle réalité. Aveu d’incompétence vous me direz. Comme si l’écriture n’était pas déjà virtuelle par rapport au langage ? Et puis cette idée qu’il faut nécessairement une instance de contrôle. On reste dans les schémas de pensée étrangers à la logique d’Internet.

Les auteurs, Cédric Biagini et Guillaume Carino, ce dernier ayant écrit contre la technologie (mais y connait-il quelque chose sinon ce qu’en disent les sociologues ?), nous présentent le passage aux ebooks comme un enjeu commercial alors qu’il s’agit aussi, et avant tout, d’une des multiples fluidifications en cours dans la société, ni plus ni moins que l’entrée dans l’ère de la dématérialisation qui nous placera en situation de durabilité. Dans Into the flux, je pousserai l’idée au bout, traitant dans le troisième chapitre de La vie sans objets.

Quel avenir pour les librairies ? se demandent nos deux auteurs. Quand j’habitais Paris, j’allais tous les jours dans une librairie, pas forcément pour acheter des livres, mais pour discuter, un peu comme au comptoir des cafés. Depuis longtemps, je n’achète presque plus de livres en librairie mais j’y vais encore, pas dans les Fnac ou ces grosses machines qui ressemblent à des supermarchés, je préfère les librairies de quartier qui se transforment en cafés, où on fait plus gagner d’argent au libraire en buvant un coup qu’en achetant un livre.

Il est là l’avenir de la librairie, dans la rencontre, la face IRL du networking. En attendant, je trouve intéressant, même touchant, cette idée de certains libraires de vendre en même temps la version papier et électronique d’un livre. Car il est clair que, tous, nous préfèrerons bientôt lire sur nos eReaders.

J’en passe des meilleures et tombe sur une perle :

La société cesse de se définir comme un collectif structuré par des organismes médiateurs, pour devenir un ensemble de micro-univers à l’échelle de l’individu.

Citation de Pascal Josèphe d’un convenu qui m’enrage. Encore l’épouvantail du médiateur, de l’organisateur, du contrôleur universalisant. On n’en démord pas de l’idéalisme platonicien. On ne voit le monde que suivant cette perspective et quand le monde justement s’en défend, qu’il en change, on se lamente, on croit que tout s’écroule alors que ce n’est qu’une forme possible du monde qui arrive en bout de course.

Même les communautés deviennent liquides, les TAZ se dissolvent et se reconstruisent sans cesse. Mais, comme je l’ai écrit, nous avons besoin de TAZ pour maintenir notre inventivité. La micro-communauté peut servir de laboratoire pour que les idées se consolident avant d’affronter le grand bain qui d’ailleurs existe toujours, émergeant de l’intersection et de la consolidation des micro-communautés. Ce n’est pas parce que ce tout n’est pas contrôlé, qu’on n’en voit pas la tête, que le corps n’existe pas. Arrêtons l’anthropocentrisme.

Plus l’article du Monde Diplomatique avance, plus les bêtises s’enchaînent. Je vais pas toutes vous les infliger. Si, cette idée que nous n’aurons plus besoin d’éditeurs avec les ebooks. Et pour quelle raison ? C’est pas parce qu’un individu peut seul diffuser un livre que d’autres ne continueront pas de les diffuser en équipe. La fonction d’un éditeur, ne pas laisser l’auteur seul, deviendra vitale pour donner une chance aux textes de qualité par rapport aux nuées nauséabondes.

Un petit éclair de lucidité toutefois.

Aux tenants de la cohabitation numérique/papier, rappelons que, durant les trente années qui ont suivi l’apparition de l’imprimerie, la production de manuscrits s’est considérablement développée, jusqu’à saturation du marché puis basculement généralisé vers l’imprimé, le manuscrit devenant peu à peu objet de collection.

Poussez votre idée jusqu’au bout. Rien n’empêchera les livres imprimés de devenir des objets de collection. Ne cherchez pas à les sauver, faisant au passage une confusion entre Internet et les ebooks, la lecture sur écran et la lecture sur eReader.

asus
Source