Thierry Crouzet

Avez-vous déjà porté une montre ?

Du fond de ma grippe, j’ai lu La société de flux d’Andrea Semprini, publié en 2003. Il y insiste sur l’évolution de notre rapport au temps, sur la disparition de l’idée de rendez-vous et la dimension temporelle du Flux.

Sur certaines liaisons aériennes ou ferroviaires, nous savons qu’il y a toujours une navette de prévue. Nous allons souvent faire nos courses sans nous poser la question de savoir si les magasins sont ouverts ou non (surtout aux États-Unis ou chez nous en période de fêtes). En ligne, les services (banques, news…) sont continuellement accessibles.

Contrairement à un cliché très répandu, cela ne signifie pas nécessairement que les individus veulent consommer davantage ou à toute heure, cela signifie plutôt qu’ils ont davantage de choses à faire durant leur journée et qu’ils essaient de caser leurs courses quand cela est possible.

En d’autres termes, la mise à disposition permanente permet à l’individu de décrocher certaines activités de l’ensemble de ses tâches quotidiennes et de les redistribuer autrement, dans d’autres plages temporelles.

Semprini décrit une époque pas si lointaine où nous avions des horaires fixes. En fin de matinée, nous pouvions nous souhaiter « bon appétit ! » parce que nous allions tous déjeuner à la même heure. Alors tous les magasins fermaient. La vie s’écoulait suivant un rythme égal pour tous.

Aujourd’hui, et de plus en plus, nous vivons selon des rythmes sur mesure. C’est un pas vers l’individuation. Rien de capital à ce stade. Mais, déjà, ne plus faire la même chose que les autres en même temps qu’eux, c’est s’affirmer un peu soi-même. Et ce n’est pas pour rien si, par le passé, cette liberté avec le temps était l’apanage du voyageur. Et nous partions en voyage pour éprouver cette liberté. Et le voyage nous faisait nous sentir plus vivant…

Il va sans dire que le rituel du 20 h dans une société de flux est un anachronisme. Mais, par sa subsistance, il montre bien que nous vivons dans une société à deux vitesses. Certains d’entre nous sont devenus des nomades dans le temps (et dans l’information) pendant que beaucoup d’autres restent attachés à des rituels de sédentaire, des rituels qui expriment une propension au désir mimétique.

Semprini parle du temps objectif, propre à la révolution industrielle, avec ses chronomètres, un temps quantifiable, totalitaire, rigide, monolithique, s’appliquant à tout l’espace social, lui-même monolithique (est-ce pour ça que je n’ai jamais porté de montre ?).

Bien sûr le pouvoir cherche le contrôle, notamment le contrôle de notre temps de vie. Si nous ne sommes plus devant la télé à 20 h c’est ennuyeux. Le nomadisme dans le temps est alors subversif, une subversion de plus. Il implique un temps fluide, relatif, individuel, subjectif, variable, récursif…

Semprini a tenté une approche temporelle du flux plutôt que spatiale qui elle-même remonterait selon lui aux travaux de Manuel Castells en 1998. Deux citations de Castells :

Les flux ne sont pas simplement un élément de l’organisation sociale, ils expriment les processus qui dominent notre vie économique, politique et symbolique.

Par flux, j’entends des séries significatives, répétitives et programmables d’échanges et d’interactions entre des positions géographiquement éloignées occupées par des acteurs sociaux dans les structures économiques, politiques et symboliques de la société.

Pour Castells, le flux est ce qui circule sans cesse, ce qui bouge dans l’espace qu’il soit matériel ou informationnel. La métaphore biologique me paraît alors adéquate. Le flux vital. Une société de flux c’est une société qui ressemble à un organisme. Que la continuité des échanges soit interrompue et c’est la mort.

Après avoir voulu écrire sur le superorganisme, je me suis en partie dégagé de cette vision. Pour moi, le Flux est un espace de partage, un territoire fait de liens, une structure en fil de fer qui n’est pas spatiale mais qui possède une topologie réticulaire sans cesse réactualisée… dans cet espace réside par exemple les œuvres d’art que je considère comme des réseaux de liens. Certains liens peuvent être durables, d’autres fugitifs. Ils véhiculent des informations aussi bien que des émotions. Le Flux dont je parle a donc bien un caractère dynamique comme l’a supposé Castells mais pour moi il ne se réduit pas à un processus.

Peut-on réduire la vie aux entrées sorties et à la circulation interne ? Je ne crois pas. Il faut un corps pour que tout cela se produise ainsi qu’une source d’énergie. Dans le Flux, il y a des flux mais l’ensemble des flux, des processus, ne suffisent pas à engendrer le Flux. Il faut aussi le réseau des liens. Le Flux est un écosystème : la planète, l’énergie qu’elle reçoit, les processus qui s’y déroulent.

Semprini, lui, s’intéresse à la fluidification qui affecte nos vies. Voici comment il définit le flux :

Les systèmes sociaux contemporains ont définitivement quitté l’ordre fonctionnel et symbolique instauré par la modernité et sont en train d’assumer une nouvelle configuration, caractérisée par une logique de flux. Cette logique s’exprime essentiellement à travers une transformation profonde du rapport au temps et, via celui-ci, des modes de connaissance et d’expérience de la réalité sociale. Ceux-ci ne sont plus limités par les principes de référence et d’objectivation érigés en pierres de voûte du paradigme moderniste. S’ouvre alors la possibilité pour l’individu d’une relation au réel plus libre et construite autour de la notion d’imagination.

En fait, Semprini qualifie la société de fluide, de liquide, il s’intéresse à sa fluidification. Il utilise le mot flux comme qualificatif d’où le f minuscule.

La structuration sociale laisse la place à la fluidité sociale, où les identités et les parcours des individus suivent des trajectoires moins prévisibles et en transformation permanente.

De mon côté, je parle d’un l’écosystème d’où le F majuscule. Dans ce Flux, nous expérimentons un nouveau rapport au monde, un rapport en partie temporel mais que je ne peux réduire à cet aspect.

Pour moi, c’est à cause de cet écosystème, qui prend une place de plus en plus importante, qu’en rétroaction la société se fluidifie. En tout cas, c’est une des raisons possibles et qui ne peut sans doute être exclusive.

Je montre dans mon livre comment l’extension du Flux implique la fluidité et réciproquement, d’une certaine façon comment le développement du Flux implique la société de flux (la réciproque ne me paraît pas nécessaire).

Mais je ne suis pas un observateur comme Semprini, je suis un militant. Le Flux n’est pas pour moi un objet donné à l’étude mais un territoire à façonner, à construire. Je m’intéresse aux moyens entre nos mains pour augmenter la fluidification, pour nous arracher au consumérisme, pour en sortir avec joie. C’est tout ce qui me sépare du sociologue. Je suis déjà dans le Flux. Je suis déjà dans l’imaginaire, dans la construction de mondes possibles.

En démultipliant les plans de référence, la temporalité de flux reconnaît la multiplicité des expériences et la diversité de manière d’accéder au réel. Sans nier l’objectivité, elle l’enrichit d’éléments d’imaginaire et d’éléments de subjectivité. Elle finit donc, paradoxalement, par rendre les plans de référence et les expériences plus authentiques et plus proches de la réalité vécue par les individus. La deuxième conséquence de ce changement de logique temporelle découle de cette mise entre parenthèse du réel référentiel et objectif. Il s’agit de l’essor de l’imagination comme force sociale.

PS : Dans son second chapitre, Semprini liste tous les courants de pensée qu’il mêle et qu’il croise. Je serai bien incapable d’avoir lu autant d’auteurs puis de réussir à écrire sur un sujet. C’est d’ailleurs pour ça que je ne lis Semprini qu’après avoir achevé mon manuscrit. Je retrouve chez lui bien des mots communs, souvent certains qu’il développe ne font que passer chez moi, parfois c’est le contraire.