Thierry Crouzet

C’est quoi la SF ?

Il m’arrive de sortir de chez moi. Ayerdhal m’a connecté avec Joëlle Wintrebert, la papesse de SF française, qui m’a donné rendez-vous à Montpellier à l’occasion d’une conférence organisée par Olivier Legendre le spécialiste SF de la libraire Sauramps. Je me retrouve avec entre les mains Retour sur l’Horizon, une anthologie de science-fiction dirigée par Serge Lehman.

Dans Le peuple des connecteurs, j’ai célébré les auteurs dit de SF comme les écrivains plus importants du vingtième siècle. Je me cite (seconde édition qu’il faudra que je diffuse un jour).

« Après que Kafka l’eut franchie, la frontière de l’invraisemblable est restée sans police, sans douane, ouverte à jamais, écrit Kundera. Ce fut un grand moment dans l’histoire du roman […]. » D’une certaine manière, les auteurs de science-fiction ont tenté de retrouver le réel au-delà de l’invraisemblable, ils ont essayé de retomber sur leurs pieds et, pour mieux se tenir debout, ont adopté les règles romanesques forgées au xixe siècle. De ce fait, leurs œuvres n’ont pas joué un grand rôle dans l’histoire de la littérature, en tout cas de cette littérature définie par Kundera, mais elles n’en ont pas moins marqué l’imaginaire des connecteurs, propageant leur influence jusqu’au soubassement de notre monde.

« Je les considère [les auteurs de SF] comme des penseurs, dit Marvin Minsky, l’un des plus éminents spécialistes de l’intelligence artificielle. Ils essaient de mesurer les conséquences et les applications de la technologie le plus finement possible. Dans quelques siècles, Isaac Asimov et Fred Pohl seront peut-être considérés comme les plus importants philosophes du xxe siècle, et les philosophes professionnels seront pratiquement oubliés, parce qu’ils sont superficiels et dans l’erreur, et que leurs idées ne sont pas très fécondes. »

« Des romans comme Les Misérables ou La Case de l’oncle Tom furent à l’origine de révolutions sociales mais, jusqu’à la publication du Neuromancien, aucun texte n’avait déclenché une révolution technologique, aucune esthétique n’avait engendré des artefacts, écrit Mark Pesce. » Cet ancien jeune génie de l’informatique était le mieux placé pour oser une telle affirmation. Après avoir lu Gibson, il inventa le VRML , langage de modélisation de réalités virtuelles qui matérialisait la vision d’un cyberspace tridimensionnel. À cette occasion, il démontra comment la culture underground issue de la science-fiction et du punk-rock était en train de prendre le dessus sur la vieille culture issue des Lumières. Après avoir remplacé la méthode cartésienne par l’intuition aidée de la simulation, nous avons compris la nécessité d’introduire du hasard au cœur même des programmes informatiques. Au final, nous avons conclu que le hasard jouait aussi un rôle capital dans notre propre intelligence. Ainsi le hacker n’est pas qu’un hors-la-loi, c’est aussi un fou de technologie qui sait que de l’effervescence propre à tout bouillonnement culturel peut jaillir de la nouveauté. Envoyer des virus sur Internet revient à augmenter la température sous la marmite. Le hacker, ce générateur de chaos dans le monde hiérarchisé et centralisé – dorénavant représenté par les grandes corporations – est le véritable novateur de notre temps.

L’anthologie Retour sur l’Horizon débute par une préface de Serge Lehman où je retrouve ces idées, cette volonté d’élever la SF au rang de la littérature. Serge propose une définition de la SF qui ne surprendra peut-être que ceux qui n’en lisent pas : le lieu littéraire qui fait de la métaphysique son sujet et qui renonce à la métaphore.

Exemple. Quand un auteur de SF parle d’un homme qui marche mécaniquement, c’est souvent parce qu’il a des jambes robotisées et non pas parce qu’il marche machinalement. Selon Serge, l’auteur de SF écrit ce qui est et non pas quelque chose qui doit nous faire penser à ce qui serait.

Mais toute définition ne peut qu’être incomplète tout en éjectant une bonne part des choses qu’elle voudrait embrasser. Définir la SF n’est-ce pas une façon de la marginaliser, de la maintenir encore hors du flux global de la littérature ? Il me paraît plus productif de relier les textes entre eux et de montrer comment ils prévalent là où on ne le soupçonne pas, un peu comme un bruit de fond cosmique qui aurait imprégné l’ensemble de notre culture.

Je critique Serge mais la tentation de catégoriser est toujours forte. En le lisant, j’ai pensé à une autre définition ségrégationniste : un auteur de SF refuserait le triangle infernal du désir mimétique défini par Renée Girard dans Mensonge romantique et vérité romanesque.

« Le sujet éprouve donc pour ce modèle un sentiment déchirant formé par l’union de ces deux contraintes que sont la vénération la plus soumise et la rancune la plus intense. C’est là le sentiment que nous appelons haine. Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de la haine. Celui qui hait se hait d’abord lui-même en raison de l’admiration secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admiration éperdue, il ne veut plus voir qu’un obstacle dans son médiateur. »

Sans doute que beaucoup de romans de SF reposent sur cette structure triangulaire mais j’en vois beaucoup qui s’en échappent. La trame est souvent directe. Aller détruire un anneau pour sauver le monde. Il n’y pas d’arrière-pensée, juste le désir de bâtir des mondes possibles.

Un texte de SF est toujours pour moi une simulation. On fait tourner un univers pour voir comment il évolue. On s’intéresse avant tout à ce qui interconnecte les êtres, on ne se place pas tant en eux qu’entre eux (et pour le coup on dit bye-bye au vingtième siècle).

Les auteurs de SF font de la politique. Et ceux qui plongent dans cet entre les gens prendront de plus en plus d’importance en même temps que leurs simulations rejoindront peut-être la réalité des hommes. Le jour où nous vivront avec des androïdes, Asimov sera plus littéraire que Proust.

Metaphor (flickr.com/photos/cynnersf/2538282122/)
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