Thierry Crouzet

La technologie sociale

L’anomie, c’est l’absence de loi. L’anarchie, c’est l’absence de gouvernement. Je ne défends aucun de ces deux systèmes, mais l’auto-organisation, tout au moins dans les situations complexes : climat, pauvreté, économie…

On me dit souvent que l’auto-organisation est une utopie qui ne sera jamais appliquée. Voyons les choses de manière pragmatique. Le modèle pyramidal nous démontre jour après jour son incapacité à régler les problèmes complexes (mais peut-être que je me trompe). Il faut envisager d’autres approches. Je n’en vois pas d’autre que l’auto-organisation. Alors soit elle est impropre et nous sommes condamnés à un nouvel âge noir, soit il faut peut-être explorer cette piste. Mais attention l’auto-organisation ne se produit pas spontanément. C’est une technologie sociale.

La nécessité de la loi

Dans tous les systèmes auto-organisés, humains ou non, les agents respectent des lois, lois dont la fécondité détermine la vitalité du système. Elles constituent le code commun, le point de convergence social, la perspective numérique comme l’appelle Olivier Auber.

Tout le monde se doit de respecter ce code tout comme notre code de lois ordinaire. Il n’y a pas techniquement de différence. Avec son système juridique, notre société est déjà prête pour l’auto-organisation et de nombreuses lois s’appuient sur elle, l’interdiction de fumer sur les lieux publics par exemple.

D’une manière générale, nous auto-appliquons la plupart des lois. Souvent non par peur de la police, mais par conviction.

La nécessité du gouvernement

Si nous aboutissons à des lois fécondes, nous pouvons les inscrire dans un livre de lois. Nous pouvons mettre en place une autorité pour les faire respecter.

C’est un peu ce qui s’est produit avec Wikipedia. Le site a commencé sous le régime de l’anomie et de l’anarchie avant peu à peu de se doter de lois et d’une gouvernance. Il n’en reste pas moins auto-organisé.

Comment ce système évoluera-t-il ? Nous verrons bien. Il versera peut-être dans le pyramidal. Et alors ? Ce n’est pas grave. Pendant un certain temps, il aura fonctionné suivant des principes qui lui auront permis de se développer sur un rythme interdit aux systèmes pyramidaux.

S’il se fige, d’autres initiatives pourront démarrer et rivaliser avec lui. S’il résiste, c’est qu’aucune ne sera capable de profiter de la complexité.

Comment se décide le code commun

Autant se demander comment se décide une loi. Il n’y a pas une méthode qui vaut pour toutes les lois. On peut même dire que chaque loi a une histoire, presque toutes découlent de lois antérieures et peu apparaissent soudainement dans le paysage.

Dans notre modèle démocratique, s’appuyant sur cette histoire, les députés et surtout le gouvernement établissent les lois. Une petite poignée de personnes décide le code.

Pour l’auto-organisation, on ne peut pas décider a priori si un code sera fécond ou non. Il faut expérimenter. Pour pouvoir expérimenter, en l’absence de loi officielle, il faut que des volontaires acceptent de suivre un code expérimental.

En général, ils discutent ce code afin de l’accepter. Ils ne peuvent expérimenter que leur code (on ne peut pas le leur imposer puisque c’est eux qui le valident mutuellement).

Si ce code fonctionne, il y a maintenant deux possibilités. Le gouvernement l’impose à tous. Cela implique que chacun en quelque sorte charge le nouveau code, espèce d’upgrade général.

Ce top-down est pour le moins dangereux, car rien ne prouve qu’un code qui marche dans un groupe marchera à l’échelle globale. Le bootstrapping paraît alors plus sage. Le code se propage de proche en proche (par une distribution P2P plutôt que centralisée). Si le code se propage à toute la société, il peut être normalisé, inscrit dans les tables de la loi.

Dans les deux méthodes, on a chaque fois au départ un petit groupe de gens qui décident d’un nouveau code. Dans le cas pyramidal, ils l’imposent à tous. Dans le cas auto-organisation, ils le mettent l’épreuve et le laissent s’imposer de lui-même.

Une méthode n’est pas plus ou moins dangereuse qu’une autre. Une fois généralisée, une loi peut au bout de quelque temps s’avérer catastrophique dans les deux cas. Si l’auto-organisation passe par un bootstrapping, on a peut-être un peu plus de temps pour accompagner le mouvement.

Faut-il préserver le code ?

Une fois qu’un code marche, des communautés ne vont pas s’en satisfaire et vont expérimenter des variantes dans le cadre légitime de la loi. Certaines de ces variantes pourront se propager et devenir dominantes. Le code est vivant.

Une minorité aura en revanche du mal à changer l’ensemble du code de la société par un coup de force. Il faudrait que chacun des agents le télécharge. Pourquoi le feraient-ils si ce nouveau code ne les satisfait pas ou les désavantage ? Ils pourraient se laisser abuser. Peut-être… mais, là encore, si la méthode par bootstrapping est adoptée, on a quelques soupapes de sécurité.

Notez que Wikipedia est une plateforme centralisée qui gère l’auto-organisation. Ce type d’auro-organisation est depuis toujours sous une emprise pyramidale (un peu comme la circulation routière). En revanche, notre grammaire, résulte d’une auto-organisation que personne ne dirige (les textes de lois étant écrits a posteriori pour entériner les pratiques).

Exemple pratique

La monnaie est aujourd’hui gérée par la minorité des banquiers. C’est eux qui soufflent les lois aux gouvernements. C’est eux qui tirent les ficelles et imposent le code commun, un code qui s’applique top-down. Ils ne cessent de tirer la couverture à eux, ils se moquent que des milliards d’hommes vivent dans la misère.

Sur le modèle du revenu de vie, on pourrait aboutir à une gestion monétaire auto-organisée. On expérimente, avec le soutien de l’État ou d’une fondation, on ajuste les règles, on propage peu à peu le code tout en le faisant évoluer en tout point.

En quoi ce système serait-il plus dangereux s’il se propageait que le système actuel ? Pourrait-il être pire ? Est-ce seulement possible ? Nous avons une chance non négligeable qu’il nous procure des avantages. Reposant sur l’auto-organisation, il convient à la complexité. Il est évolutif. Il ne se propage que s’il fait ses preuves. Il est résilient puisqu’il est difficile de l’altérer globalement.

Un amoureux de la démocratie représentative sera sans doute gêné par ce système. Personne ne contrôle le code puisqu’il est distribué. Personne ne le décide sinon au tout début. Personne en particulier ne le réforme. Personne ne préside à son évolution.

Alors certes l’évolution peut nous mener dans des directions imprévues. Mais l’évolution d’un système pyramidal est-elle prévisible ? Pas vraiment. Les crises se produisent, les gens crèvent de faim… Déjà nous ne contrôlons rien. Et si certains contrôlent, ils contrôlent à leurs seules fins. Ce contrôle n’a donc aucune légitimité.

Nous devons accepter de lâcher prise. Plus personne ne contrôlera, mais tout le monde contrôlera. La société se contrôlera en tant que totalité. Rien n’empêchera de nouvelles initiatives de naître, de se propager, peut-être de devenir la nouvelle norme.

PS : J’ai l’impression d’avoir écrit cent fois ce billet, j’y reviens sans cesse, essayant d’attaquer le même sujet toujours par de nouvelles faces, dans l’espoir que chacune aidera des personnes différentes à comprendre.

Social inclusion - II (flickr.com/photos/beija-flor/63981228/)
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