Thierry Crouzet

Des billets rares et payants

Comme le rappelle Pierre Fraser, Nicolas Taleb m’avait conseillé de ne pas bloguer et de me faire rare. Je ne l’ai pas écouté, je n’ai toujours pas envie de cesser de bloguer mais je me demande si je ne devrais pas simuler la rareté en rendant de temps à autre un de mes billets payants. Il serait ainsi mécaniquement rare.

Le but de la manœuvre serait de rappeler qu’un auteur doit engranger des revenus pour continuer d’écrire tout en refusant la stratégie du freemium : « Tu donnes tes textes et tu gagnes sur autre chose. » Cette technique est applicable pour beaucoup de gens qui bloguent sauf pour les gens dont la seule activité est d’écrire.

Je conçois que l’expérience peut être désastreuse. Je risque de n’avoir aucun lecteur, ou seulement une vingtaine d’amis complaisants. D’un autre côté, payer un euro pour un article, serait pour les lecteurs le moyen de rétribuer cet article en particulier et les autres gratuits par ailleurs.

Pour moi, rendre exceptionnellement, peut-être une fois par mois, un article payant, serait une façon de dire que cet article a plus de poids que les autres, ou qu’il m’a demandé plus de temps (ce qui ne signifie pas qu’il soit meilleur que les autres). Si des lecteurs jouaient le jeu, je pourrais même payer un correcteur et produire ainsi des textes plus propres selon les critères de l’édition.

Une certitude : publier tous les jours ne crée aucune attente. Les textes arrivent comme des blagues qui ne font plus rire. Ils ne génèrent pas en eux-mêmes du trafic, à moins de traquer les mots clés à la mode du lepost.fr. Alors le blogueur peut se faire rare, il doit même se faire rare d’une manière où d’une autre. Pourquoi ne pas créer une attente sur certains billets, les billets qui seraient payants ?

Mon idée n’est pas d’adresser les billets payants à mes lecteurs réguliers, mais de faire le contraire. Les habitués lisent la plupart des billets, ils travaillent avec moi dans l’atelier. Les autres lecteurs devraient ne lire que les billets payants, ceux qui se voudraient plus généraux.

Rien n’est encore très clair. En réaction au dernier numéro de Books, j’écris en ce moment un billet qui pourrait me servir de test. Je ne sais pas si c’est un bon choix, si je ne devrais pas rendre payant des textes en rupture avec le contenu habituel du blog. Je pense à une série de nouvelles de SF que j’ai en tête. J’hésite.

Il me semble qu’il faut trouver un moyen de rester dans l’économie de l’abondance tout en ne perdant pas de vue que ce qui est rare aura toujours plus de valeur que ce qui est abondant. En plus, rien n’empêche de rendre un texte rare abondant en le faisant entrer dans le domaine public après quelques semaines.

Cette méthode pour créer de la rareté ponctuelle m’apparaît comme une alternative aux dons que demandent Paul Jorion ou Jacques-Olivier Teyssier. Jorion crée la rareté avec ses livres, au risque de laisser croire qu’il ne fait qu’y répéter ce qu’il dit sur son blog. Teyssier lui a un rôle d’utilité publique, venant se substituer à la faiblesse endémique de la presse régionale. Il apparaît logique de le financer, même si on ne le lit pas, tant sa fonction sociale est vitale. C’est Teyssier lui-même qui est rare.

Ferrari Enzo in Gold (flickr.com/photos/germanexotics/3533717924/)
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