Thierry Crouzet

Vivre pour écrire ou écrire pour vivre

Je suis fatigué d’entendre dire qu’il faut offrir ses textes sous prétexte qu’ils sont publiés sur un blog et qu’il faut gagner sa vie autrement. Vous voulez donc que je ressorte la barque de mon père et que j’aille pêcher des anguilles devant chez moi ? Ou que je redevienne journaliste ? Ou que je redevienne salarié et m’agenouille devant un potentat ?

Alors on me conseille d’écrire des livres, de les vendre en librairie, de vivre ainsi (ce que j’ai longtemps fait). Cette proposition sous-entend que le blog est un genre inférieur. Je pense le contraire. Je pense qu’il est aujourd’hui le seul genre littéraire novateur et que le livre vivote sur une ancienne économie qui n’a plus aucun rapport avec la création.

Certains bloguent pour partager des idées (ils sont minoritaires – relayer les conneries de la presse n’est pas partager des idées). La plupart bloguent pour se promouvoir. Dans cette catégorie, les rares auteurs blogueurs tentent de vendre leurs livres et de se rappeler à la mémoire de leurs lecteurs. Comme le suggère François Bon, nous pouvons renverser le paradigme. Si je publie à l’avenir des livres, ce sera pour légitimer le blog.

Certes mon blog est mon atelier, mais il se trouve que je préfère les œuvres d’atelier à celles qui arrivent jusqu’au musée. De Flaubert, je préfère la correspondance. De nombreux peintres, je préfère les esquisses. Tout cela tient sans doute à mon rejet de l’idéalisme platonicien. Dans l’œuvre inachevée et en perpétuel devenir, il y a pour moi plus de vie que dans l’œuvre définitive. Le blog est une forme dynamique qui n’a aucune raison de rester accessoire.

Ce qui me paraît extraordinaire c’est que des lecteurs viennent me dire qu’ils ne sont pas prêts à payer ce qu’ils viennent de lire. Alors, ne lisez plus. À ce jour, je ne vous ai jamais demandé de l’argent, je ne le fais toujours pas, j’ai encore la chance de subvenir à mes besoins. Je mène cette réflexion pour tous les auteurs qui ont moins de chance que moi. Je pense à Pierre Fraser par exemple qui cherche en ce moment un travail et cesse de consacrer tout son temps à ses recherches. Je pourrais citer des auteurs plus connus, plus lus, qui sont dans la même situation.

Aujourd’hui, nous ne sommes pas dans la logique du gagnant gagnant. Le lecteur gagne, l’auteur ne gagne pas. Qu’on ne me sorte pas cette histoire de notoriété. Ça marche pour celui qui a quelque chose à vendre à côté, pas pour celui qui se considère comme un auteur et qui considère le blog comme une forme noble.

Bien sûr nous gagnons tout de même sinon nous aurions arrêté depuis longtemps de bloguer. Nous nous nourrissons des interactions qui nous poussent en avant. C’est précieux. Mais, à force d’aller de l’avant, l’auteur risque de se retrouver dans le vide avec plus rien le soir dans son assiette.

Pourquoi ne serait-il pas possible de mener au XXIe siècle une vie d’auteur ? Je ne dis pas que tous les textes doivent être payants, ce serait une mauvaise idée, je pense juste que nous devons inventer une économie qui soutienne la création (pourquoi pas sur le modèle des AMAP comme le suggère julien). Il est vrai que les auteurs ont rarement gagné leur vie, ce n’est pas une raison pour se satisfaire de cette situation.

Quand on me dit de publier des livres et de les vendre à la Fnac, est-ce sérieux ? Regardez ce qui se vend ! Si l’on veut gagner avec une création, il faut produire ce que les gens attendent non ce qui les dérange. Il faut écrire pour les trentenaires dans la crise de la trentaine, pour les quadragénaires dans la crise de la quarantaine… ou il faut faire semblant d’être philosophe. Cela exige un talent marketing qui a peu de rapport avec la création et qu’un créateur possède rarement.

Après avoir analysé les déplacements des gens grâce à leur mobile, Albert-László Barabási vient de publier une étude qui montre que nous nous déplaçons presque tous de la même façon. Il y a bien deux groupes, les sédentaires et les nomades, mais tous se comportent de la même façon. Rares sont ceux qui échappent au mimétisme. Nous sommes en général prévisibles. Il ne s’agit pas là du mimétisme psychologisant de Girard. Simplement, nous nous ressemblons et agissons presque tous de la même manière, malgré notre cortex supérieur et notre conscience réflexive.

Quand je donne des exemples d’auto-organisation chez les animaux, on me renvoie notre humanité. Ben voilà, notre humanité est aussi en grande partie animale. Vous sentez-vous d’ailleurs si supérieurs aux animaux ? Moi, souvent, pas.

Si donc un auteur veut gagner sa vie en tant qu’auteur, il doit viser une des cibles naturelles qui se dessinent dans la société. La plupart des auteurs ne se posent pas de question. Certains visent juste par chance ou grâce à leur flair, d’autres visent à côté. Et j’aime ces bigleux, ceux qui dérangent, ceux qui nous poussent nous-mêmes à ne pas nous comporter comme les autres.

Ces auteurs n’ont souvent pas de succès. Nous avons cru que les choses changeraient avec le Web. Elles ont changé. Ces auteurs sont lus alors qu’ils ne l’étaient pas et qu’ils ne se faisaient pas entendre. Mais ils ne gagnent pas mieux leur vie qu’avant.

Les libres penseurs doivent-ils comme moi avoir la chance d’arriver à survivre des revenus annexes ? En sommes-nous toujours au XIXe avec Flaubert le rentier, au début du XXe avec Proust le rentier ? J’ai le regret de répondre par l’affirmative. Le Web n’a rien changé, il a même fait empirer la situation (et ne me sortez pas un cas particulier).

Les gens qui lisent quelqu’un ne voient même plus pourquoi ils le rémunèreraient. Ils lui demandent de fabriquer de la merde payante et de la mettre en boîte dans les rayons de la Fnac. Mais si ces auteurs que vous lisez descendent dans les égouts, ils cesseront d’écrire ce que vous lisez.

Je ne me poserais pas cette question pour nous tous si nous n’étions pas lus. Mais nous sommes lus, nous donnons donc quelque chose à moudre à ceux qui nous lisent, pourquoi ne nous récompenseraient-ils pas d’une manière qui nous aide à poursuivre notre travail ?

Encore une fois, votre existence, vos interférences constructives ou destructives, me suffisent aujourd’hui parce que je ne suis pas dans le besoin. Pensez à tous les autres blogueurs. Demain, voulez-vous n’avoir à lire que des rentiers ou que des spécialistes du marketing ?

Si je vis pour écrire, il me paraît normal que d’autres puissent aussi écrire pour vivre, et écrire un blog en particulier, car le blog est une terra incognita.

Je reste convaincu que nous devons combattre la rareté culturelle pour entrer dans l’économie de l’abondance. Je ne crois pas aux sites payants, surtout pour les sites d’actualité qui publient les mêmes actualités que les autres. Je pense en revanche que nous ne nous éloignerons du consumérisme destructeur que si nous adoptons un consumérisme culturel, un consumérisme alimenté par les œuvres des créateurs.

Le créateur est notre richesse, nous ne pouvons pas en faire un paria qui crève la faim. Il est inacceptable qu’un banquier gagne plus qu’un écrivain. Qu’un marketeux andouille réussisse à tirer profit de son blog alors qu’un penseur n’y arrive pas. Vous trouvez cette situation normale ? Les destructeurs de notre monde gagnent et pas ceux qui pensent son avenir et cherchent à y écrire ce qui se lira demain.

Je le redis. Nous en sommes dans la même situation qu’au XIXe siècle. J’ai encore l’espoir que le Web nous aide à sortir de cette impasse culturelle. Pour le moment, nous prenons un mauvais chemin.

To write (flickr.com/photos/ouileonie/2671045923/)
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